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« On oublie pour les plus anciens et on ignore pour les plus jeunes. »

Je sais c’est un peu long. Tant pis. Voici mon dernier discours prononcé comme maire un jour de 8 mai… il y a onze ans ! Que dois-je enlever ? 

« Nous côtoyons tous, de plus en plus de personnes ayant vécu des périodes douloureuses de notre histoire et qui malheureusement, pour des raisons médicales, se retrouvent plongées dans ce néant terrible de l’absence de souvenirs. Beaucoup ont sombré ou ne peuvent plus partager. On ne les écoute plus, au prétexte qu’ils radotent. On ne les écoute plus au prétexte qu’elles nous ennuient en parlant du réel dans un monde virtuel. Elles donnent des leçons de morale désuètes !
La souffrance que l’on éprouve face à cette disparition, chez des êtres chers, des repères tellement précieux pour la construction de l’avenir des autres est parfois insupportable. Ne pas être reconnu, ne pas pouvoir engager un dialogue, ne pas savoir ce que l’autre ressent, de ne jamais arriver à le sortir de ces sables mouvants de l’oubli constituent de vraies souffrances. La mémoire individuelle prend alors toute son importance et la crainte, c’est qu’un jour nous en perdions, à notre tour, les bénéfices.
Si, face à cette peur individuelle, tous les savants se penchent sur ce phénomène, il faut bien admettre que les sociologues n’ont pas entamé des recherches sur le mal le plus terrible, celui qui ronge la mémoire collective. Elle n’existe quasiment plus.
Je tiens donc à vous remercier chaleureusement d’être encore une fois nombreuses et nombreux à Créon pour attester que notre pacte social, citoyen et durable a influé sur les mentalités. Permettez mois d’en être fier, très fier, car c’est la récompense d’un long parcours d’instituteur persuadé que l’on ne peut convaincre que par l’exemple ! (…)
Plus que jamais, autour de nous, nous avons en effet la mémoire qui flanche sous les coups de boutoirs répétés de médias avides de sensationnalisme plus que de vérités, de superficialité plus que de réalités, de pseudo modernité plus que de partage maîtrisé du passé. Mieux, nous considérons désormais que tout retour en arrière officiel pour souligner simplement les dangers de dérives idéologiques perverses, haineuses, mortelles pour la démocratie, est une marque de sénilité ou de décadence intellectuelle.
Si on ne peut pas toujours vivre en regardant derrière soi, il est indispensable d’éclairer ses décisions personnelles des lueurs procurées par les leçons à tirer des erreurs de parcours antérieurs. L’obscurantisme a toujours besoin de quelques chandelles de consciences éveillées pour éclairer pour les autres le chemin qui s’ouvre.
Si elles s’éteignent, si nous renonçons à les porter ou à les brandir, la plongée dans les ténèbres conduit dans les mêmes précipices où ont été enfouies des millions de personnes innocentes.
Nous avons malheureusement oublié le siècle des Lumières pour nous contenter de miroirs aux alouettes reflétant un ciel que nous pensons éternellement bleu.
Quand on aborde la commémoration du 8 mai 1945, il existe une gêne dans l’opinion publique française, comme si les défenseurs de cette date pourtant essentielle contrecarraient la construction européenne, aggravaient les dissensions franco-allemandes ou ne sonnaient le tocsin alors qu’aucun danger ne menace l’humanité. Célébrer le 8 mai c’est être profondément européen.
Le 8 mai 45 n’a jamais été seulement une victoire militaire aussi glorieuse soit-elle, des armées alliées sur une autre armée d’un pays mais une défaite infligée à un système social basé sur le racisme, la haine de l’autre conduisant à l’extermination organisée, à l’horreur absolue, à la négation même de la valeur de la vie humaine. Le 8 mai c’est surtout ça !
Il a fallu des dizaines de millions de morts civils et militaires, des souffrances atroces, des sacrifices sans limite pour éradiquer de la planète ce que l’on avait laissé prospérer par indifférence, par lâcheté ou par ignorance.
En fait le 8 mai 1945 n’aurait jamais dû exister en ce monde!
Ce jour fameux n’aura été que l’aboutissement de manquements aux vertus essentielles de la vie collective par des responsables politiques aveugles n’ayant pas voulu défendre la solidarité effective, la tolérance partagée, la liberté de conscience respectée, n’ayant pas eu le courage de combattre ce qui doit être combattu, n’ayant pas su faire partager le respect des différences.
Le 8 mai 45 c’était certes la victoire du courage de certains, mais aussi la défaite morale de ceux qui avaient laissé faire, sans mot dire.
Foch a raison : « les peuples qui n’ont pas de mémoire, sont des peuples sans avenir », et nous reprenons, pas à pas, semaine après semaine, cette direction chaque jour un peu plus, par pur égoïsme et parce que nous sommes devenus des consommateurs de prêt à porter idéologique.
Nous sommes comme les 3 singes asiatiques : nous voulons ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire.
En ce qui me concerne, il m’est insupportable de vivre ce basculement de notre pays vers des positions mortelles pour notre République, par arrivisme politicien pour certains, par calcul idéologique pour d’autres !
L’insulte permanente, l’ostracisme sélectif, la violence organisée, le rappel de principes moraux réactionnaires, l’exploitation de la bêtise humaine, très réelle, restent encore et toujours les signes annonciateurs d’éruptions plus graves et plus odieuses. On oublie pour les plus anciens et on ignore pour les plus jeunes.
Plus personne n’enseigne la mémoire puisque l’avenir ne reposerait plus que sur le progrès technique, la croissance économique, le profit exponentiel, les apparences trompeuses, mais jamais sur le respect de valeurs fondatrices du vivre ensemble.
Il est devenu tellement facile d’exacerber, en cette période de crise sociale, des haines, d’allumer sciemment des feux pour enflammer les pires aspects de la nature humaine, de détruire la liberté des autres, de nier l’égalité entre les êtres, d’ignorer la fraternité, que toutes les tentatives isolées sont vouées à l’échec.
La mémoire ? C’est savoir simplement que le 8 mai n’a été possible que parce un contingent de 28 000 Indochinois, 8 000 soldats et 20 000 travailleurs est arrivé en France avant 1940 et que l’armée française a mobilise 640 000 coloniaux et Nord-Africains dont 176 000 Algériens, 80 000 Tunisiens, 80 000 Marocains et 180 000 « Sénégalais » (nom générique donné aux soldats de l’Afrique subsaharienne) et Malgaches. S’y sont ajoutées les troupes du Levant (Syrie-Liban) 38 000 hommes, dont 22 000 de troupes régulières (légionnaires, tirailleurs, spahis, méharistes). Il y a eu aussi des unités spécifiques pour d’éventuelles offensives vers les Balkans ou le Caucase. Les effectifs au Levant ont ainsi plus que double pour atteindre 83 000 hommes en mai 1940.
Des « immigrés » bienvenus qui après avoir été exploités pour la richesse des grandes compagnies coloniales ont versé leur sang pour nous défendre et nous permettre désormais d’être au centre de discours haineux et xénophobes ! Sommes nous plus parfaits qu’eux ?
Cet autre, venu pourtant en 39-45 sauver notre pays est devenu l’ennemi, dans des discours populistes aussi nauséabonds que ceux de 1930.
Dans une cour d’école, un lotissement, une cage d’escalier, une usine, un terrain de sport, dans la rue, autour d’une table, devant un comptoir…nous glissons vers les mêmes causes qui produiront les mêmes effets.
La mémoire collective qui flanche, c’est éviter de voir que l’intégrisme religieux n’est pas sélectif.
Il entre partout. Il pourrit tout. Il dénature la liberté, l’égalité, la fraternité.

Avons nous oublié que seule la laïcité a sauvé et sauvera la République qui ne doit être ni celle des clans, ni celle des cultes, ni celle des terrorismes idéologiques !
Le 8 mai doit donc devenir une fête de la mémoire citoyenne.
Nous devrions défiler dans les rues, une luciole à la main, pour rappeler que, faute de mémoire collective, nous condamnons les générations futures à mourir, plus ou moins rapidement, de froid.
Malheur à celles et ceux qui seront coupables ou complices par indifférence de ce crime latent contre l’humanité !
Je vous invite à devenir des sentinelles solidaires et des combattants solides, afin de réveiller les mémoires, afin de lutter avec acharnement contre tout ce qui avilit l’homme, le rend servile aux idées obscures, le rabaisse au statut de consommateur de jours fériés, lui fait oublier qu’il doit aux autres plus que les autres ne lui doivent !.
Mesdames, messieurs, c’est le dernier jour du 8 mai où je m’adresse à vous en tant que Maire.
Je l’ai toujours fait sincèrement, directement, honnêtement par respect pour les femmes, les enfants, les hommes qui ont donné leur vie pour que je puisse le faire.

Du fond du cœur, je remercie celles et ceux d’entre vous qui m’ont accompagné fidèlement depuis 18 ans lors de ces cérémonies.
Il est en effet beaucoup plus dur d’être constant dans l’effort que brillant dans le passage éphémère.
Et n’oubliez jamais que la mémoire reste le bien le plus précieux à transmettre, car c’est celui de la vérité.

Cet article a 9 commentaires

  1. François

    Bonjour J-M !
    Pas une ride de prise ! pas une virgule à retirer ! Mais, comme dans ces discours ou sermons, un seul bémol: ce sont les présents convaincus qui se font en…….és pour les absents ignares en « long week-end » ! ! !
    En décortiquant ton texte, une image se superpose: celle des violences mortelles ( trafics douteux inclus car alors éradiqués ! ) de ces derniers mois ! L’Enseignement n’aurait-il pas failli ? Son absence aux cérémonies certes mais peut-être, comme dans les hopitaux ou assistances aux personnes, un service 24 h/24 (comme en rêvait Patrick G., instituteur mi hussard mi Freinet) suivi d’une vraie formation professionnelle et le retour du Service Militaire … pour tous …et toutes ! Oui, J-M, je sais, je sais ( comme les jeunes ! ): je suis dans l’utopie la plus totale mais …. !
    Bon 8 mai 2024 ! !
    Amicalement

  2. A. Blondinet

    On n’est pas sérieux quand on a 77 ans. Alors, en ce jour de célébration, je me réjouis de la capitulation du Paris SG devant son adversaire: le Borussia Dortmund.
    Tu vois Jean-Marie j’ai fait court, à la mode de « Sud Ouest » aujourd’hui. La blonde Heineken m’attend, et l’on va passer à l’étude de Me Kanter pour signer notre réconciliation.

  3. J.J.

    Le 8 mai, capitulation de l’Allemagne nazie, et la fin de l’occupation(survenue plus tôt) ? Est ce bien sûr lorsque l’on constate chaque jour que « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »
    Le 8 mai 1945, nous étions en classe quand nous avons entendu une musique militaire parcourant les rues de la ville. La directrice est venue nous annoncer que la « guerre était finie ». Pour des mignards de notre âge, l’explication était suffisante et nous avons été invité à déguster un gâteau pour fêter cette nouvelle, qui n’a cependant pas engendré le même enthousiasme que la Libération de la ville : les occupants étaient partis depuis longtemps, plus de « verts de gris » et autres « doryphores » dans les rues, et la guerre qui au loin faisait encore rage nous préoccupait certainement moins..

    L’Allemagne vaincue.
    Est ce bien sûr (un simple détail) quand on observe la parité franc- mark/euro -mark ?
    1€ = 6,055957 F
    1€ = 1.95 mark allemand
    Evidemment ce n’est pas vraiment la même parié qu’en juin 1940 : 1 mark = 11 francs français, mais….

    1. François

      Bonjour @J.J.!
      Voyons, @J.J., certes, Le Maire de Berçy serait heureux de l’aubaine mais malheureusement, la vérité est là, cruelle : le Franc n’a pas été réévalué en hausse: 1 € = 6,5595 F ! ! ! !
      Bon 8 mai 2024.
      Amicalement.

      1. J.J.

        « Fatal error ! »

  4. Jolivet

    Mais non Jean-Marie, il n’y a rien à enlever.
    En revanche, tu te trompes quand tu dis que les anciens oublient…Durant toutes leurs vies, mes parents et grands-parents n’ont cessé de me rappeler que mes grands-parents paternels étaient restés deux ans sans nouvelles de leur fils engagé à 18 ans ,après avoir servi dans la Résistance avec son ancien instituteur, « limogé » par Vichy pour fait de résistance ,ce même fils aillant participé ensuite à la libération des diverses « poches » où se trouvait encore l’ennemi, que mon grand-père maternel recevait chez eux le soir des gens dont on ne savaient d’où ils venaient et qui n’étaient plus là le lendemain matin, puisque dans la nuit il les avait conduits jusqu’à la ligne de démarcation pour les faire passer en « zone nono », jusqu’en 1942 bien sûr, puisqu’après, faute de carburant, il a dû mettre sa B14 sur cales (et de toutes façons la zone non-occupée n’existait plus…), que ma mère, un matin, a constaté dans sa classe l’absence d’une petite fille (« partie » où ?) dont elle a suivi le cheminement par des courriers aléatoires jusqu’à la frontière polonaise…Et qu’à la Libération la famille de ma mère, qui habitait rue Pline-Parmentier à Libourne, a vu les nazis sur le toit du café de l’Orient visant tout ce qui bougeait simultanément dans leur rue et la rue Chanzy …
    Bref, des souvenirs semblables à ceux que tous les gens de notre âge doivent avoir aussi,( ma famille n’ayant pas, je pense, contribué seule à la libération de la France, ça se saurait!!! 😉 Et on a eu la chance qu’ils en reviennent…
    Merci pour ce beau discours de 8 mai. Surtout garde le précieusement.
    On t’embrasse ainsi que ta famille.

    1. J.J.

      Jolivet@ La zône « nono » ! Heureux de constater qu’il n’y a pas que moi qui s’ en souvient !
      Amicalement
      J.J.

  5. jolivet

    Comment ne pas s’en souvenir, après en avoir entendu parler si souvent…Et puis petites, mes soeurs et moi, ça nous amusait!

  6. Yvon BUGARET

    Un grand merci Jean-Marie pour ce beau texte qui nous rappelle des souvenirs lointains mais toujours inscrits dans nos mémoires. Dans cette sale guerre, j’y ai perdu mon père qui s’était engagé dans la Résistance et qui avait contracté la tuberculose que l’on ne savait pas soigner. Et moi, j’ai failli le suivre, à la suite d’une épidémie de paralysie infantile qu’on appellera plus tard « Poliomyélite » en buvant de l’eau à une pompe à La Sauve avec mon copain Jammes TIERRY qui lui aussi a été contaminé en même temps que moi. Je n’oublierai jamais les récits de cette sale guerre que nous racontaient mon oncle LATORSE et mon Grand-Père Pierre JEANTY.

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