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Passé et présent d’été (23) : vous avez dit amis ?

Est-ce que l’amitié et la franchise sont compatibles ? C’est un questionnement de société qui pourrait s’adapter à bien d’autres domaines… En fait le verdict repose simplement sur la manière dont on conçoit l’amitié que ce soit dans le domaine de vie publique ou dans le cercle de la vie privée. Difficile dans ce système des réseaux sociaux où tout est immédiatement exploité de considérer pour un politique qu’il a de nombreux « amis » sous prétexte qu’ils ont demandé à le rejoindre. En été on a parfois beaucoup d’amis qui disparaissent dès que la rentrée est venue. 

En fait quand on est lucide on sait que l’amitié ne souffre pas le nombre mais qu’elle repose d’abord sur des principes clairs faiblement partagés : la tolérance de l’un à l’égard de l’autre, l’échange constant et plus encore sur la fidélité aux causes ayant fait naître une estime réciproque. Rien d’autre ! Tout le reste n’est que scorie de la vie sociale. Et en été il est parfois très difficile d’être sûr de celles qui se créent en quelques jours ou qui naissent de rencontres impromptues.

Par exemple dans la vie sociale actuelle il est difficile de maintenir des liens amicaux puisqu’elle n’est faite que d’unequ’un rapport de force permanent visant justement à détruire l’autre et à exploiter la moindre de ses faiblesses. Si dans ce monde de rivalités personnelles, de coups bas permanents, de franchise à géométrie variable vous comptez des « ami(e)s » il faut se dire qu’ils ne sont que provisoires, le temps qu’il leur faut pour vous utiliser et arriver où ils veulent en venir. Si vous n’y parvenez pas vous êtes vite rayés de la liste de « leurs ami(e)s ».

Les vraies amitiés sont donc rares, très rares et forcément épisodiques. Surtout dans son propre camp… où le « camarade » devient en quelques jours un « rival » s’érigeant un « ennemi » idéologique que l’on se doit de dénoncer publiquement ou subrepticement. En été les repas amicaux peuvent vite devenir des dîners de cons ou même des tables de multiplication des règlements de comptes. On se lâche plus facilement dans les apéros que dans les pince-fesses officiels.

Être ami(e) avec une autre personne c’est simplement admettre sa différence car elle enrichit votre réflexion. Être ami(e) se n’est pas forcément se soumettre ensemble à un dogme. Être ami(e) c’est faire passer les valeurs essentielles de la vie au-dessus des choix ponctuels effectués. On en revient immanquablement aux superbes passages écrits par Montaigne sur ce sujet : « Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité : les répondants qu’il en a c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et pour les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entrainent pas, ils s’entrecraignent, ils ne sont pas amis, mais ils sont complices » 

C’est vrai que par les temps qui courent on confond très souvent amitié et complicité dans le suivisme d’une femme ou d’un homme important se croyant forcément entourés d » amis qui ne sont que des laudateurs ou des sangsues. Et Montaigne d’ajouter : « « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent (…) »

Il est donc fort probable que si l’amitié naît dans un été et seulement dans l’été elle ne résistera pas à l’épreuve de l’éloignement physique ou des parcours personnels. Ce ne sont que des circonstances favorables (lieu, temps, durée) dont on oublie vite la portée qui traversent cette partie de l’année. Il vaut donc mieux éviter de se faire des illusions.. Il faut laisser du temps au temps selon une expression « miiterrandienne. ». C’est une construction quotidienne avec ses petites avancées, ses dosages subtils et ses renoncements qui évitent le pire. Les plus simples, les plus partageuses, les plus concrètes survivent alors comme la flamme fragile d’une bougie allumée sur une terrasse lors d’une soirée estivale. Elles résistent aux courants d’air.

Il faut apprendre en amitié à douter, à admettre les différences, à les supporter parfois avec un regard indulgent mais avec en permanence la volonté de comprendre avant de juger. Et en été c’est pas certain que la réflexion soit très répandue. Les apparences triomphent. On a plutôt tendance à se réfugier parmi les copains que l’on confond aisément avec les amis. Tout incite à oublier la prudence.

Alors il est indispensable de revenir à la lecture de Montaigne où se trouve la clé de l’incompatibilité entre la superficialité estivale et la profondeur que nécessite une amitié : « En l’amitié de quoi je parle, elles (nos âmes) se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles s’effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Il n’y a pas d’autre vérité ! Pour le reste c’est difficile à vivre mais c’est passager et ça se soigne ! Et je vous assure que j’ai trouvé le remède idéal : la fidélité aux valeurs qui sont les miennes. En été particulièrement car bien des consciences sont endormies. Sortez vos petits mouchoirs…

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Cet article a 3 commentaires

  1. Philippe Labansat

    Quand j’ai vu le thème du jour, j’ai tout de suite pensé Montaigne.
    Comme notre célèbre Michel Eyquem, je me fais une très haute idée de l’amitié et, je n’ose pas le dire trop fort, il est bien possible que j’aie un ami.
    C’est très logiquement que cette chronique tourne autour de ce personnage de Montaigne (et de sa relation avec La Boétie).
    On vient quand même de l’autre bout de la planète visiter sa « librairie », à deux pas de chez nous. Troublant et sûrement le signe d’un philosophe majeur pour l’humanité…

  2. Philippe Labansat

    De plus je n’oublie jamais M. Bezos, mon professeur au Lycée de Libourne, qui a réussi, je ne sais comment et malgré la difficulté de la mission, à me donner envie, plusieurs années plus tard, de lire et approfondir l’œuvre de Montaigne…

  3. J.J.

    « Que sont mes amis devenus,
    Que j’avais de si près tenus
    Et tant aimé ? » …
    Ces quelque vers, adaptés très librement par Léo Ferré du poème de Rutebeuf traduisent bien la situation où l’on se trouve, et les désillusions que l’on a éprouvées, parvenu à un « certain « âge.
    L’amitié, c’est dans la peine que l’on en fait l’épreuve, et l’on est parfois étonné, et surtout déçu d’être lâché par des personnes en qui l’on avait une absolue confiance, et au contraire (plus rare) agréablement surpris par l’aide ou l’estime et la confiance que vous offrent des personnages que l’on aurait cru indifférents à votre sort.
    Bien sûr, comment évoquer l’amitié sans référence à Montaigne ? J’ai découvert l’auteur et le personnage en seconde et depuis y fais souvent appel (parfois avec Kant, que je connais et apprécie moins, et dont l’évocation peut sembler un peu pédante) pour trouver justification ou critique.
    Je n’ai jamais eu le courage d’entamer la lecture « in extenso » des Essais et j’ai trouvé deux arguments pour me justifier : 1) la langue difficile à comprendre, dans le texte « brut », Montaigne lui même le prévoyait déjà, donc je crains de m’attaquer à l’original.
    2) Une « traduction », il en existe de nombreuses et certainement très bonnes, mais je redoute dans ce cas, l’influence du traducteur malgré toute la bonne foi et la bonne volonté dont il peut faire preuve. : « traduttore, traditore ».
    Peut être également suis-je un peu impressionné par l’ampleur de la tâche qui me paraît surtout au dessus de mes faibles moyens et incapable de surmonter une irrépressible paresse.
    J’ai cependant lu et relu beaucoup d’extraits et d’ouvrages de commentaires.
    J’ai relu il y a quelques jours avec délices, mon préféré, l’excellent (à mon avis) : Montaigne, encore un essai, de Jean Eimer, qui m’a donné l’envie de relire un « La table de Montaigne » de Christian Coulon.

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