Revenir à Bordeaux ne me tente vraiment plus du tout. Durant des décennies j’ai accompli comme bien des Girondines et des Girondins, le trajet pendulaire domicile-travail. Un vrai cauchemar avec des temps de parcours qui ne se sont jamais améliorés. Pas plus que le problème du stationnement. Mais ce n’est pas la seule raison pour cette répulsion métropolitaine. Je ne reviens pas sur les lieux dans lesquels j’ai travaillé ou agi. C’est une règle de ma part. Il y a une fin à tout et rien ne sert de vouloir « être quand on a été ». Pourtant hier je n’ai pas pu résister à la tentation.
Il se trouve que j’avais rencontré des élèves d’une classe de quatrième à la demande de leurs professeurs autour de l’immigration italienne. Ces collégiens de Cassignol m’avaient plu par leur volonté de s’engager dans la création d’un film vidéo de trois minutes intitulé « cour(t)s d’histoire ». Cette opération régionale, « Migrations, citoyenneté, vidéos) » (MCV) est organisée pour « transmettre l’histoire migratoire territoriale à travers une production artistique de qualité professionnelle ».
Les associations du Réseau des acteurs de l’histoire et de la mémoire de l’immigration (RAHMI), de l’Association du lien interculturel familial et social (ALIFS) et le groupe de recherche de l’Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique Contemporaine, (ACHAC) coordonnent ce projet ambitieux qui nécessite motivation, opiniâtreté et volonté de découverte des professeurs. Un défi si l’on en croit les publications Y actuelles sur l’éducation.
Une quinzaine d’établissements avait été sélectionnée pour leurs réalisations. Les classes ou des délégations rassemblées dans la grande salle des plénières du Conseil régional de Nouvelle Aquitaine avaient été conviées à présenter leur film et à en justifier le contenu. J’y avais été invité par les profs engagés depuis des mois dans ce travail au collège Cassignol ain de partager ce moment collectif consistant à communiquer aux autres le fruit d’un travail et de le soumettre à l’appréciation d’un jury ! J’ai donc exceptionnellement repris le chemin de Bordeaux avec le bus navette 470 pour découvrir une manifestation dont j’ignorais tout mais surtout pour témoigner aux élèves qui se sont engagés et à leurs enseignantes, l’intérêt que méritait leur réalisation.
En cette période où la tendance est au dénigrement, à la mise en pièces de l’éducation nationale, je suis ressorti époustouflé par la qualité des vidéos présentées ainsi que le choix de sujets abordés. Venus de La Rochelle, Tonnay-Charente, Tulle, La Coquille, Bègles, Cenon ? Latresne, Sainte Foy la Grande, Penne d’Agenais, Bayonne, Loudun, Saint Junien les lycéens et les collégiens ont donné une magnifique leçon de fraternité, de lucidité, de vérité, retraçant souvent des histoires humaines rappelant le rôle des immigrés dans notre Histoire.
En la période actuelle, les quinze œuvres m’ont réconforté, redonné le moral dans ma passion de « transmetteur » de mémoire. Des bouts de vie, des engagements courageux, des lieux et des événements exhumés des archives et surtout un souffle de vérité expédié dans le vent mauvais du racisme et de l’acculturation historique.
Toutes les réalisations respiraient la citoyenneté et la prise de conscience de ce que des immigrés ont apporté souvent au prix de leur existence à notre société. Les vainqueurs rochelais ont ainsi retrouvé la trace des ouvriers chinois recrutés durant la Première Guerre Mondiale et ensuite abandonné à leur triste sort. Un film à la fois tendre et percutant autour de l’un des survivants de ce déracinement total qui a permis de renforcer les productions d’armement pour le front. Un « trois minutes » à montrer partout et surtout dans les collèges et lycées;
Le second prix a été attribué aux collégiens d’Ellul qui ont littéralement exhumé la mémoire de l’Imam parisiens puis bordelais Mesli qui a disparu des tablettes de la Résistance alors qu’il a sauvé de la Déportation de nombreux Juifs. Est-ce parce qu’il était arabe ? Présent dans la salle, le jeune journaliste afghan Walid Malik a permis au collège Camille Claudel d’évoquer le sort de ses compatriotes engloutis par la dominations des Talibans. Un témoignage émouvant et d’actualité lui-aussi.
Sainte-Foy la Grande avec la reconstitution des expositions coloniales présentant les Kanaks de Nouvelle Calédonie comme de dangereux sauvages anthropophages ou le lycée de Saint Junien retraçant le sort tragique de la famille des réfugiés espagnols Masachs assassinés dans le massacre d’Oradour sur Glane ont obtenu des prix spéciaux du jury. Quant à mes « protégés » de Cassignol ils ont été félicité pour leur film sur Sante Garibaldi, immigré italien qui avec son entreprise et ses compatriotes cimentiers ou spécialistes du béton armé ont construit le stade municipal de Bordeaux avant de se battre pour son pays d’accueil comme résistant et être déporté.
C’est cette éducation là que j’aime, formant à l’autonomie dans les recherches, la responsabilité de ce que l’on écrit ou dit que l’on doit mettre en forme pour être transmis, décloisonnée entre matière, utilisatrice des techniques modernes et pas esclave de la norme. Une éducation vivante, heureuse, coopérative, ouverte sur l’extérieur, positive. Je ne regrette pas d’être retourné sur mes pas… et sur ma vie ! J’ai été ému et heureux.
n
En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Bravo à ces jeunes pour leur travail de transmission de la mémoire. Apprendre à mieux se connaître, à partager, à s’enrichir de la vie des autres est bénéfique à tous. D’ailleurs, la couleur de notre sang n’est elle pas la même.
Merci Jean Marie d’oeuvrer pour une humanité meilleure.
Quand on donne à nos « jeunes » les moyens et l’inspiration nécessaires, ils sont capables de faire de belles choses !
Je le constate tous les ans avec les concours de la Résistance, qui rappellent le souvenir de tous ceux qui se sont sacrifiés pour notre liberté, français mais aussi « immigrés » qui y ont une belle part et ne sont pas oubliés.
Espérons que devenus adultes ils se souviendront…