Le Créon-Ciné a constitué entre 1930 et 1980 le seul lieu « culturel » que possédait le Créonnais. Inutile de préciser qu’avec l’arrivée de l’écran plus réduit de la télévision il a peu à peu décliné pour fermer définitivement ses portes à la in des années 70. C’était en ait notre « cinéma Paradisio », film qui décrit parfaitement ce que pouvait être un lieu de distraction pour les uns et de perversion pour les autres. On guettait la pose des grandes affiches sur la façade pour tenter d’obtenir l’autorisation de s’y rendre si la morale le permettait. En effet les œuvres diffusées par M. Célérier propriétaire des lieux sans être soumises à la censure donnaient lieu à des commentaires restrictifs (surtout pour les filles) durant la période débridées des sixties.
Dans une salle modernisée avec un décor avant-gardiste (mur en doublage spaghettis destiné à amortir le bruit) il avait évolué depuis qu’un opérateur itinérant de la société Pathé s’installait dans un dancing nommé pompeusement « Le Casino » pour projeter les actualités et les premières œuvres muettes comiques. Rares étaient les communes rurales qui avaient un cinéma aussi bien équipé que celui de Créon.
On y venait de loin à vélo, sur une mobylette bleue pour découvrir les productions hollywoodiennes ayant une vocation éducative populaire. « Ben Hur », « Les Dix commandements », « Autant en emporte le vent » ou « Fort Alamo » transportaient déjà la culture simplifiée de l’Amérique sur la dualité du bien et du mal. Peu importe d’ailleurs car nous n’en avions pas conscience.
A Sadirac il y avait pour les grandes occasions une organisation collective pour déplacer à la fin des années cinquante pour les séances du samedi soir. La boucher avait une camionnette bâchée lui servant à déplacer les animaux à tuer de petite taille (veaux, moutons, porcs). Bien nettoyée elle constituait le véhicule idéal pour transporter les « cinéphiles » occasionnels. Encore une fois mon père était réquisitionné pour effectuer le ramassage à domicile et emmener la troupe vers le Créon-Ciné. Difficile d’expliquer quelle pouvait être ma joie lorsque j’étais convié à cette expédition. En fait c’était essentiellement du à l’impossibilité dans laquelle se trouvait ma mère de nous laisser seuls à la maison si elle voulait participer à ce qui était un événement.
Tout le monde se serrait sur des bancs installés à l’arrière sous la bâche en toile robuste. S’agrippant aux rambardes les passagères endimanchées (le public était essentiellement féminin surtout pour les films romantiques) se calaient les unes contre les autres. Nous tentions avec mon frère d’occuper le moins de place possible. Selon l’impact populaire du film il fallait retenir ses tickets. Il est arrivé par exemple lors de la sortie de « Sissi impératrice » que la salle affiche complet onze soirs de suite. J’avais douze ans et j’avoue que cette romance historique m(avait plu et perturbé. Elle rendait en effet les Autrichiens que j’assimilais aux « Boches » dont j’entendais souvent parler en mal plutôt attendrissants. La magie du cinéma probablement !
L’accueil du groupe assuré par une dame imprégnée de son rôle est resté dans la mémoire des spectateurs de cette époque. « Suive l’ouvrante » annonçait une lampe torche à la main cette dame qui avait aussi la fonction merveilleuse de vendre à l’entracte après les actualités et les séquences patronnées par le petit mineur qui lançait son pic sur une cible, les bonbons et les esquimaux. Les pop-corn n’avaient pas encore la place de choix.
Les hommes traversaient prestement la rue pour envahir la buvette située en face dans la maison de la presse. Une sonnerie stridente installée sur la façade du cinoche les rappelait à l’ordre. J’étais toujours partagé : jouer au « grand » en allant siroter une menthe à l’eau chez Vret avec mon père ou rester dans la salle en espérant que ma mère accepte de payer un esquimau. Un choix qui prit fin dès que je pus accéder à l’argent de poche.
La salle bruissait de réactions collectives. Le rire y était décomplexé et libérateur. L’émotion discrète s’installait avec le silence. La série des Don Camillo ont contribué à l’éducation politique. Les premiers émois amoureux sont nés avec des rendez-vous totalement déconnectés de l’intérêt pour le film. Et puis est arrivé le pire concurrent du cinéma : le football. Le dimanche après-midi ut alors consacré à une autre passion. Caque ois que j’entre dans la salle qui a été municipalisée et refaite à neuf il y a 45 ans je ne retrouve pas l’ambiance bon entant de cette époque autour des films. La magie n’est plus là. Mes souvenirs défilent sur l’écran noir de mes nuits blanches… et ils valent tous les films sauf Cinéma Paradisio !
Photo du bandeau : Créon ciné en 1980
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