Les plaisanteries fusent dans le P’Tit Bar créonnais. Même une amitié solide titube lorsque l’on évoque le face à face entre la France et le Maroc. Avec un sourire gêné comme s’ils ne voulaient pas se mettre en difficulté, les Marocains n’osent pas montrer ostensiblement leur soutien aux Lions de l’Atlas. Tous ceux qui ont opté pour le café plutôt que pour le thé chaud à la menthe possèdent le double nationalité ce qui rend leur position inconfortable. Il leur est impossible de ne pas s’apercevoir que leurs racines reliées à leur cœur les ancrent dans la terre d’où ils sont partis il y a plus ou moins longtemps. Ils avancent prudemment leur envie de voir le Maroc ramener les « Verts pâles » aux réalités du football actuel beaucoup plus intégrateur que la société elle-même. Le sourire plutôt que la hargne, la plaisanterie plutôt que la revendication.
Seuls sept joueurs marocains sont en effet nés au pays. Six ont vu le jour… en France, six en Espagne, trois en Belgique, trois aux Pays-Bas et un au Canada. Les footballeurs nés en France auraient pu jouer pour les « Bleus », mais ils ont finalement fait le choix de représenter leur pays d’origine. Cette option démontre que quel que soit son degré d’intégration, il reste toujours un fond culturel qui rattache aux sources familiales. Les supporteurs sont dans le même cas. Une attitude inévitable.
Au moment du coup d’envoi tous les adultes retournaient vers leur enfance ou les liens qu’ils conservent avec leurs repères antérieurs. Germe en eux cette envie secrète d’effacer leur statut d’immigré en devenant des vainqueurs l’espace d’une soirée. L’esprit communautaire l’emporte sur tout le reste. La plus jeune génération est indécise. Entre le maillot bleu traditionnel et la tunique rouge elle hésite. Pour les jeunes les références marocaines vécues seulement quelques semaines par an cèdent peu à peu la place à celles du pays où ils vivent. Hier soir ils étaient de toutes les manières du coté du vainqueur et s’en revendiquaient. Cette double culture constitue une richesse que notre système social ne sait pas exploiter car il exacerbe plus que jamais les différences.
Le creuset impressionniste du Gillette Stadium mêlait sur ses travées des touches rouges dominent nettement celles en bleu. La tension palpable dès les premiers échanges ne s’estompa que très lentement. Les sifflets montaient des tribunes attestant la supériorité des Marocains dans le public. Une frappe fulgurante de Mbappé et un coup de tête d’Upamecano refroidissent les Lions du Mondial et leurs supporteurs. Le ton est donné. Le temps file. Les Français avancent prudemment. Ils manquent une véritable opportunité de prendre les devants. On se méfiait de part et d’autre. Les Bleus étonnés de la facilité avec laquelle ils maîtrisaient le ballon paraissaient un peu génés dans leurs offensives. Les Lions avaient la trouille de trops se livrer en sortant de leur tannière.
Probablement soucieux de suivre les traces du Messi, Mbappé finassait trop sur un penalty indiscutable offrant ainsi à Bono une opportunité de briller à moindre frais. Le gardien s’installait par la suite comme le principal obstacle à la concrétisation de la domination française. Tout un symbole. Imprécisions. Suffisance. Malchance. Maladresse. Méfiance. Inefficacité. Rien d’enthousiasmant pour un camp ou un autre. La fable du « Coq agaçant le Lion » sans le mettre à mal reprit de plus belle.
Les Marocains attendaient l’opportunité d’échapper à la pression moins réaliste qu’à l’habitude des Verts pâles. Les vagues françaises revenaient inlassablement. Il fallut un éclair de Mbappé pour que le combat change d’âme. Une coup d’ergot aussi précis que soudain trompait la vigilance de celui qui avait donné l’impression d’être invincible. Comme Dembélé ajoutait un but en or la France respirait. La sénatrice paraguayenne allait pourvoir se déchaîner. Le « rouge » se fit moins vif dans les tribunes. Les drapeaux tricolore s’agitaient avec frénésie. Les rugissements un peu plus vifs des Lions de l’Atlas en début de seconde mi-temps se firent très discrets par la suite.
Le Maroc contraint de tenter une « remontada argentine » se lança à l’offensive, permettant à son adversaire de se projeter dans la conquête des espaces. Les dernières minutes furent pénibles démontrant que la stratégie de l’attente déployée par les équipiers d’un Hakimi aux abbonés abnsents n’avait pas été la meilleure. Les multiples changements de part et d’autre ne clarifièrent point la situation. Le score était acquis. Le match plié.
Les amis du P’Tit Bar je le sais déjà conviendront facilement que leur pays avait manqué d’audace. Ils auront désormais le cœur bleu. Leur équipe n’a jamais vraiment été dangereuse et dans le fond elle a déçu par rapport à ses sorties antérieures. La France s’offre des demis sans se faire mousser outre mesure. C’est probablement ce que l’on appelle le réalisme. Le monde impitoyable de Dallas l’attend pour un rendez-vous où il faudra être beaucoup plus impitoyable. Et comme diront mes amis venus de là-bas avec le sourire : inch’ Allah !
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