L’isolement physique devient l’une des causes essentielles des déboires d’une société qui prétend rapprocher les hommes et les femmes grâce aux technologies modernes. La notion de « réseaux » totalement artificielle n’a plus de sens puisque a disparu des valeurs de la vie sociale, celle de la proximité. Jamais le lien social qui s’était construit à la fin du siècle dernier n’a été autant distendu. Les déchirures apparaissent au grand jour lors de crises de plus en plus nombreuses. Nous vivons sur les apparences et pas sur la réalité de l’entraide et de la solidarité, autre concept en déshérence.
Il y aurait en France 750 000 personnes âgées qui survivent en situation de mort sociale, c’est-à-dire sans contact significatif avec leur famille, leurs amis, leurs voisins ou les réseaux associatifs, selon les chiffres publiés par l’association des Petits Frères des Pauvres en septembre 2025. Cela représente l’équivalent de la population d’une très grande ville française entièrement privée de relations sociales. Une ville entière qui n’a aucune visite, aucun échange, aucun mot partagé avec autrui. Les personnes de 80 ans et plus, ainsi que les aînés en situation de pauvreté, sont les plus exposés à cet isolement extrême. Plus largement, en 2025, près de 2 millions de personnes âgées sont isolées des cercles familiaux, associatifs ou amicaux.
Le grand âge aggrave ce phénomène. Il arrive aussi que cet isolement soit volontaire et que malgré tous les efforts effectués par la collectivité pour le briser, les personnes opposent un refus catégorique. Des facteurs culturels, des soucis de santé et plus certainement des difficultés pour se déplacer en milieu rural ou en raison de la faiblesse des pensions et l’absence de moyens matériels adaptés incitent au repli sur soi. Une très grande majorité de femmes sont dans ce cas. Il suffit d’une faille dans le quotidien pour que cette solitude devienne une cause de difficultés insurmontables.
Les familles explosées et la dispersion géographique des proches en raison de la nouvelle donne du monde du travail accentuent un phénomène qui se traduit par la disparition dans bien des communes des fameuses association du Troisième âge. Les « clubs » ont des taux d’adhésion de plus en plus faibles surtout en milieu rural. La vie collective n’attire plus les retraités de plus de soixante-dix ans. Et comme dans bien des endroits les animations spécifiques ont disparu ou que les fameux bistrots des villages comme les petits commerces ont fermé leurs portes les échanges sont réduits au passage du facteur une fois tous les deux ou trois jours ou la venue des aides-ménagères si l’on a sollicité leur passage.
Toutes les études menées sur le sujet démontrent que l’isolement augmente le risque d’infarctus, de cancers et d’accidents cardiovasculaires, et réduit significativement l’espérance de vie. Lorsqu’on est seul et isolé, on prend moins soin de sa santé, on consulte moins et on suit moins ses traitements. Il faut considérer l’isolement comme un risque de maladie à part entière, au même titre que le tabac ou l’alcool. Des initiatives existent comme l’opération Mona Lisa dans certaines collectivités qui mobilisent des bénévoles pour des visites domiciliaires régulières mais désinstitutionnalisées. Aussi iconoclaste que ça puisse paraître le phénomène existe aussi dans les établissements médico-sociaux ou les EHPAD où les animations ou les activités proposées ne recueillent plus le même succès qu’antérieurement.
En revanche l’affluence vers les Universités du Temps Libre ne se dément pas même si un comportement de consommateurs (les activités sont souvent payantes) génère des difficultés d’usage. Elles concernent surtout les « jeunes »retraités et celles et ceux qui possèdent un niveau socio-culturel supérieur à la moyenne. C’est encore plus vrai en ville que dans les zones rurbaines ou rurales. La discipline sportive la plus prisée reste la randonnée pour celles et ceux qui en ont les moyens physiques. Dès qu’une dépendance apparaît et que l’on se retrouve seule ou seul le danger de l’effacement social apparaît… et l’enlisement débute.
L’inégalité face à cette situation ne cesse de croître. La canicule (voir chronique antérieure) le révèle. Une « surmortalité à domicile » a été constatée, a reconnu le locataire de Matignon assurant que « le nombre de victimes à domicile est bien plus important que sur tous les épisodes précédents. » « Les Ehpad ont tenu », a-t-il ensuite insisté. Santé Publique France a annoncé dimanche « environ 1.000 décès supplémentaires depuis mercredi 24 juin ». Les prochaines statistiques seront à la hauteur du problème actuel. J
Je ne peux m’empêcher de penser à la chanson de Brel intitulée « Les Vieux ». Elle date de 1963 pour sa première version et il y a exactement soixante ans pour la seconde. Une merveille. Un bijou. En l’écoutant je me dis que déjà il avait parfaitement analysé la situation : « Du lit au fauteuil et puis du lit au lit. » ; « Ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant »….
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