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Fortune ou infortune du pot

Le spectacle est fascinant. Assis je regarde avec mes yeux de gamin, deux mains qui caressent, étranglent, laissent filer, poussent vers le haut une motte de terre gris bleue. Le travail alliant tendresse, autorité, subtilité, force, dextérité et inspiration a quelque chose de magique. Lentement entraînée dans une valse folle la matière première se mue en une forme parfaite entre les doigts d’un manipulateur attentif à cette naissance toujours différente. Le potier ne domine rien. Il accompagne vers un destin de cruche, de vase, d’écuelle ou de pichet un improbable bloc sorti des entrailles d’une machine à digérer des pelletées hétéroclites de glaise extraite des carrières voisines.

Sadirac, commune historique des potiers, des faïenciers durant quatre siècles offrait à des dizaines d’hommes de mains l’opportunité d’entrer dans la catégorie des créateurs. Celui qui œuvre devant moi appartient à une dynastie des artistes ayant plus d’un tour dans leur besace : les Duverneuil. D’un modestie similaire aux réalisations qu’il se propose de générer, Albert dit Bébert tous comme ses frères n’a jamais eu d’autres trésors que celui de son ingéniosité et de sa dextérité. Petit bonhomme au regard brillant et malin il a la particularité de dénicher une solution pour améliorer les techniques de fabrication de multiples articles adaptables aux toitures. Il y a maintenant plus d’uns soixantaine d’années, je passais une partie de mes vacances estivales dans la poterie où il officiait.

Employé à alimenter le matin la « broyeuse-malaxeuse » je découvrais avec ampoules aux mains et dos fatigué que l’aisance du créateur était précédée d’efforts moins glorieux mais indispensables accomplis par les manœuvres de l’ombre. Les pelles collaient à cette argile bleutée spécifique aux fabrications sadiracaises. Chacune demandait un effort décuplé pour être arrachée au lieu de stockage. Il fallait ensuite la lever à hauteur de la « bouche » d’un monstre bruyant qui l’engloutissait avant de la restituer sous la forme d’un « boudin » lisse et homogène.

Avec un fil de fer tendu entre deux poignées un arpette de mon genre tronçonnaitt ce matériau pour l’installer dans des moules à pots de fleurs ou pour être confié au tourneur. Un stock de « volumes » standardisés attendaient leur heure sous des sacs de jute mouillés. La différence entre ce boulot ingrat mais nécessaire et celui de Bébert ou de son frère André aiguisait l’envie de basculer vers le statut de faiseur de formes. Le sentiment de facilité qui se dégageait de leur prestation induisait le rêve de les imiter sans trop de problème. Une illusion similaire à celle que l’on éprouve en pensant devenir prestidigitateur en regardant celui qui évolue sur scène.

Le tournage d’une pièce aussi basique soit-elle est en effet une leçon de modestie salutaire. Le centrage de la motte originelle, l’appropriation de la texture de la terre, la vitesse qu’il faut donner au tour mu par l’électricité ce qui le rend vite sensible aux réglages théoriques, la pression des mains : autant de paramètres dont on imagine pas l’importance. La moindre erreur et l’échec surgit en une fraction de seconde. La matière s’esquive, se déchire ou monte entre les deux pouces ou les paumes de la main de manière inégale. Bref on ne maîtrise rien. Il faut une application sereine pour parvenir à esquisser une forme susceptible de se transformer en objet utile. Je me faisais un film du tournage de cette argile douce et plantureuse. Il tourna durant des jours et des jours au cauchemar.

L’autre piège de ce boulot estival résidait dans le transport de lignées de pots sur une planche étroite vers le séchoir. Un exercice d’équilibriste qui finissait souvent par la chute des ouvrages fraîchement démoulés surtout que la flexibilité du support accentuait les risques de catastrophe artisanale. Là encore l’apprentissage était rude et ramenait aux réalités des métiers de la terre.

Une fois par mois, toute la fabrication des semaines ou des mois antérieurs partait vers le four. Si le potier se prenait pour Dieu créateur il se transformait alors en Démon du feu. L’installation des poteries dans l’antre surplombant le lieu où serait effectuée la flambée relevait de la science des cuiseurs. Chaque pièce selon sa taille, son épaisseur, sa méthode de fabrication était soigneusement placée dans ce four historique. Leur espacement et leur empilage devaient permettre la circulation de l’air chaud de manière homogène pendant la cuisson.

A la minutie de cet enfournement occupant le maximum de l’espace disponible s’ajoutait la difficulté de la régulation du foyer au bois. Allumé avec des fagots puis conforté avec des stères de charme, de chêne ou de châtaigniers le foyer nécessitait une surveillance constante nuit et jour. En sortait presque 24 heures plus tard le fruit d’un long travail dans lequel l’artistique avait une part extrêmement faible car les paramètres techniques (température, aération, hygrométrie, positionnement, nature du bois…) mal contrôlés gâchaient les plus belles intentions. J’ai appris chez Bébert la patience, la minutie et surtout que ce que l’on pense oeuvre individuelle n’est que le reflet d’une chaine solidaire souvent obscure. 

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Cet article a 2 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    La poterie est est une activité fascinante!
    Comme la tuilerie d’ailleurs, qui était l’annexe de l’activité de mes parents à Fronsac. Il y avait une tuilerie et une poterie autrefois, qui n’existent plus aujourd’hui…
    Que de souvenirs tu ravives là!
    Mais on ne fabrique plus de tuiles « canal » aujourd’hui.
    La tuilerie du Port de Fronsac (c’est ainsi qu’on l’appelait) a disparu avec le départ de mes parents dans les années 60.
    Il ne reste dans la rue Poitevine (hommage aux gabayes qui ont repeuplé la région après la bataille de Castillon!) que l’entrée majestueuse du château « la Dauphine »!
    Allez, bonne journée quand même…

  2. JJM

    Au début des années 80 j’ai eu le bonheur (professionnel et loisirs) de travailler à Cannes pendant 2 ans.Région rêvée pour la bicyclette et autres activités.Lors de mes parcours,en descendant du col de Ferrier, sur le chemin du retour je m’arrêtais à Cabris ou exerçait un potier très âgé avec lequel nous avions noué une certaine complicité.Je me faisais plaisir de lui ramener du Bordeaux!
    Je te rejoins jean-Marie ,c’était passionnant de le voir façonner avec dextérité l’argile qui là-bas a une teinte brun pastel.J’ai deux exemplaires superbes ,un hibou sur une branche d’olivier ainsi que Van Gogh niché dans une tuile canal « d’origine » si je peux dire.J’ai bien entendu ramené deux merveilleux vases vernissés.
    Pour en revenir aux tuiles canal qu’évoque Gilles Janneau, il faut savoir qu’elles étaient très prisées là bas,à l’époque, dans la construction.L’aspect vieilli donnait du cachet à ces dernières,les tuiles venaient principalement d’Espagne.

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