La mémoire. On s’y intéresse individuellement lorsque l’on commence à oublier les prénoms, les noms, les dates mais collectivement elle n’a plus grande importance dans une société de l’éphémère. Une vraie inquiétude devrait pourtant animer la société quand on constate combien les générations les plus jeunes ne connaissent pas grand chose du passé. La passion pour les archives, les traces concrètes du quotidien d’antan, les événements locaux ayant contribué à l’Histoire ou ceux qui ont eu des conséquences sur la vie d’autrefois ne suscite plus guère d’intérêt. Mieux avec les nouvelles technologiques nous construisons une future société sans mémoire.
Se pencher sur la vie collective antérieure constitue pourtant une source inépuisable de réflexion autour des évolutions d’un monde soit-disant meilleur. Il y a une satisfaction particulière a découvrir des traces d’une époque révolue sur un sujet particulier. Chacune est en effet une preuve nécessaire à la constitution du puzzle complexe de l’évolution des mœurs, des pratiques, des appréciations sur le monde en un moment donné. Il n’y a jamais de trouvailles inintéressantes à l’échelle locale. Les photos argentiques, les écrits sur papier n’existeront bientôt plus et la quête d’informations oubliées deviendra impossible.
Ce manque d’intérêt pour la mémoire explique en grande partie la situation politique actuelle. Un exemple concret est fourni par la commémoration du 8 mai 1945 comme c’est le cas pour d’autres dates clés de l’Histoire récente. Sur un territoire de quatorze communes à l’heure actuelle seulement trois d’entre elles organiseront une manifestation mémorielle ! Un signe indéniable de cette éducation par l’exemple en passe de disparaître. Les cérémonies rappelant la fin d’une guerre ayant permis à l’Europe de vaincre l’idéologie nazie paraît inutile à une grande majorité d’élus. Comment peut-elle rassembler la population et inexorablement une banalisation de ce qu’a représenté cette capitulation des responsables de la plus grande tragédie de l’humanité s’installe.
Alors que tout devrait être mis en œuvre pour éviter un renoncement à évoquer ce que furent les atrocités nazies, les élus abolissent les rendez-vous qui permettent un minimum de rappel de leur réalité. Il est vrai que l’assistance à ce type de rendez-vous déçoit toujours. Cette année le calendrier ne sera pas favorable à un enthousiasme particulier puisque ce sera un pont. Une grande partie de celles et ceux qui en profiteront ignorent donc les raisons pour lesquelles il existe. Il serait intéressant d’effectuer un sondage sur ce sujet. Le 1° mai a donné lieu à un récent débat autour du travail dans les boulangeries ou chez les fleuristes et donc à une explication sur son sens et son histoire. Une semaine plus tard il en sera différemment.
Durant les années où j’ai enseigné j’ai toujours tenté de conduire les élèves dont j’avais la charge à s’intéresser non pas à la « grande » Histoire mais celle qui a marqué la vie locale. J’ai en… mémoire une exposition dans la salle des fêtes du village des objets, souvenirs, écrits collectés dans les familles sur la Guerre 14–18. Des trésors ordinaires dont souvent les parents et les amis ignoraient la signification ou l’intérêt. Une autre concernait les jeunes assassinés par la Milice à la ferme Richemont à Cestas le . Il avait valu aux élèves le prix départemental des travaux sur la Résistance. S’en souviennent-ils ? J’avais des doutes.
Lors d’un mariage et tout à fait fortuitement j’ai croisé la route de l’un des auteurs de ce travail, plus d’un demi-siècle plus tard. Quelle ne fut ma jubilation quand il me raconta que des décennies après son enquête il avait eu envie d’aller au Musée de la résistance à Bordeaux pour l’approfondir. C’était l’un de ses souvenirs de classe qui lui restait en…mémoire. Je ne lui ai pas avoué ma jubilation à écouter son récit. Je l’ai simplement serré contre moi. Il n’y jamais de réussite totale mais des petites satisfaction. « Si vous avez élevé une seule conscience dans toute votre carrière prétendait un inspecteur vous aurez réussi votre carrière ». Je l’ai vraiment compris ce jour-là.
Dans le vie locale le mépris pour ce qui a été bâti, construit, imaginé ou réalisé dans le passé m’exaspère. Il ne faut se faire aucune illusion. Rien n’était mieux avant et ce n’est pas l’objectif mais il y a une distance avec le mépris évident pour les possibles explications relatives à une situation présente. Cette faiblesse des bases indispensables à l’élaboration d’un projet handicape la vie sociale. On réinvente en permanence des débats, des propositions, des gouvernances qui ont existé et qui ont même été parfois résolu.
La mémoire est plus présente dans les ordinateurs que dans les esprits. Certains le savent. Certains s’en servent. Certains l’exploitent. Certains entretiennent ce phénomène. L’avenir en souffrira.
Photo du bandeau : inauguration d’une expo mémoire sur la guerre 14-18 en présence de l’inspecteur d’Académie. Guillaume Vallet président de la coopérative de classe lit son discours ! Moment extraordinaire…
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On a vite fait de passer pour de vieux radoteurs quand on tente d’évoquer des souvenirs qui pour nous semblent sacrés, et qui ne provoquent guère (pas toujours , heureusement), qu’une indifférence polie, voire une allusion perfide à notre santé mentale.
Dans « l’affaire » du premier mai, j’ai constaté un décalage étonnant : je me trouvais le lundi de Pâques à Pessac et j’ai tenté de me trouver un petit restaurant à l’Alouette où j’en avais repéré quelques uns.
Mes espoirs ont été vite déçus, car non seulement tous les restaurants étaient fermés, mais également les boulangeries et autres lieux où l’on peut trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Un magasin de fruits et primeurs, et le Carrefour City m’ont permis de me ravitailler sans conviction, mais heureusement cet constat m’avait coupé l’appétit.
J’en ai tiré une évidente conclusion toute bête : il est indispensable et vital de consommer du pain frais le jour du Premier Mai, mais on doit s’en passer le lundi de Pâques.
Comme avait déclaré un président de la République en de toutes autres circonstances : « Comprenne qui pourra. »