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Passé et présent d’été (12) : vingt ans après…

La première édition du partage d’un concert et d’une cuisine effectuée en présence des éventuels convives intéressés a été initiée il y a vingt ans lors de l’inauguration du Point relais vélo de Créon le 23 juillet 2023. Depuis cette date mes absences au bord de la piste cyclable Lapébie fréquentée par des cyclistes du monde entier, lors de ces soirées se comptent sur les doigts d’une main. Cette assiduité au partage de la table me permet de vérifier la mutation profonde sur deux décennies des comportements estivaux. Rien de bien réjouissant puisque les intentions initiales de ce rendez-vous se délitent peu à peu. Au fil des éditions le nombre de participants n’a pas faibli mais les mentalités ont vraiment été modifiées.

La convivialité a ainsi laissé la place à la crispation. On y vient non pas pour partager une soirée mais pour se réconforter dans l’entre soi. Le développement du lien social qui justifiait une telle initiative peu répandue au début de ce siècle, disparaît peu à peu. L’ambiance générale est morose. Les contacts se réduisent à des cercles fermés plus moins larges mais il n’y a plus comme dans toute la société, de volonté réelle de rencontrer, de découvrir et de discuter. La parcellisation sociale du collectif saute aux yeux quand on observe le changement des attitudes.

Les tables sont occupées par des groupes qui s’ignorent, qui se détestent même parfois, et il est très rare que l’on accueille les autres avec le risque de se retrouver avec des personnes inconnues. Même s’il reste des places libres sur les bancs on s’étale pour éviter de recevoir des « étrangers ». Le fameux coude à coude des repas n’existe plus vraiment. De plus en plus rarement on partage sa bouteille avec les voisins pour nouer conversation. Le chacun pour soi ou pour nous est la règle.

Il faut dire que quand il y a vingt ans trois viticulteurs proposaient leur production avec des dizaines de bouteilles écoulées il n’y en a qu’un seul qui accepte de venir. Quelques flacons de rosé ou de rouge achetées mais rien à voir avec le début des années 2000. Plus de la moitié des participants arrivent avec leur propre boisson dans des glacières ou des sacs réfrigérés.  Les peurs pèsent maintenant sur ce rassemblement festif.

Peur de trop boire et de se faire « croquer » par les patrouilles du samedi soir. Peur de dépenses que l’on ne peut plus assumer. Les plats atteignent douze voire quinze euros et si l’on ajoute l’achat d’un dessert et d’une boisson la note s’élève très vite. On apporte donc de plus en plus ses amuse-gueules pour un apéro discret, ses salades que l’on partage et on va chercher une crêpe ou une glace. A la limite on avale sa « gamelle » ou sa boîte tupperware, on débauche et on repart.

Manger et boire dans une lieu de restauration collective même aussi diversifié dans les prix que sur ce site devient un luxe. Cette réalité du pouvoir d’achat plombe  les soirées étoilées. D’ailleurs il suffit de tendre l’oreille pour capter les réflexions pourtant discrètes sur les prix…  Cette fameuse convivialité tant vantée à la fin du XX° siècle a fondu comme neige au soleil. La soirée si l’on fait abstraction des rythmes distillés sur scène devant quelques dizaines de curieux ou de fans, s’enfonce lentement dans la morosité, dans l’inquiétude généralisée.

La rosière de l’an passé et celle en devenir tentent de captiver l’attention du public sur la tradition qu’elles expliquent face au regard étonné de bien des attablés qui reviennent bien vite à leurs échanges personnalisés.  Elles distribuent le programme avec le secret espoir de faire des adeptes du vivre ensemble autour de une jeunesse motivée pour aller vers les autres. Elles auront tous deux encore quatre soirées pour continuer leur mission.

La seule véritable crainte c’est de savoir là-aussi pour combien de temps encore cette tradition souvent mal époque comprise perdurera et résistera au replis sur soi. Elle aussi n’a pas l’heur d’être médiatiquement dans le vent de notre époque. En vingt ans nous sommes passés de l’enthousiasme à l’indifférence polie et à la curiosité critique. 

Les bénévoles qui s’investissaient pour construire un événement destiné à valoriser leur commune ont également totalement disparu. La Piste sous les étoiles s’est institutionnalisée et fonctionnarisée. Inexorablement l’associatif désintéressé, totalement tourné vers les autres, soucieux de favoriser le partage social réel (sandwiches, eau, pain… pour les visteurs sans trop de moyens) n’a plus sa place. Il s’est évaporé. La municipalisation l’a remplacé avec les déviances que ce système génère. Samedi il manquait des places à table puisque toutes avaient été prises d’assaut dès 19 heures. C’est ainsi depuis l’origine.

Aussitôt les commentaires ont fusé : « mais que fait la mairie ? »… » Ils sont nuls. Ils n’ont qu’à acheter d’autres tables ! » ; « Avant c’était mieux ! »… « Ce sont les vieux qui piquent les places ! »; « Je paie des impôts à Créon et je n’ai pas de place! ». Bref celles et ceux qui déambulaient en cherchant à caser leur « clan » étaient furax que la soirée ait du succès. Les réseaux sociaux servent en plus d’exutoires à cette tendance à réclamer toujours plus à la puissance publique. Les bénévoles ont donc fini par craquer car ils sentaient bien cette pression des gens d’autant plus sévères qu’ils n’ont jamais rien construit pour les autres.

Les consommateurs ont pris le pouvoir en vingt ans et c’est trop tard ils ne le relâcheront plus. Les étoiles doivent bien se marrer…

Ce champ est nécessaire.

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