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Quand la mort constituait un événement villageois

Durant toute mon enfance et une partie de mon adolescence j’ai vécu avec la mort comme compagne puisque nous habitions dans la Mairie du village où ma mère était secrétaire et mon père garde-champêtre, croque-mort et auxiliaire de la mise en bière des personnes décédées. Les gens à la mine grave ou en pleurs déboulaient à toute heure du jour lorsque la camarde avait frappé à la porte de leur maison. J’en ai entendu et vu de toutes sortes. Au point que je n’ai jamais réalisé réellement ce qu’elle représentait dans une existence. L’événement était banal.

Mes parents avaient une répartition des rôles très bien huilée. Les formalités administratives étaient du ressort de ma mère. Elle établissait l’acte de décès avec le certificat cacheté sur sa partie haute délivré par le médecin qui était venu faire le constat et le livret de famille. Elle attribuait ensuite une place dans le cimetière après parfois une discussion animée sur l’emplacement souhaité par la famille exigeante sur l’orientation ou la proximité de l’église. Si les parents du défunt possédait une tombe elle les dirigeait alors vers mon père qui cumulait les fonctions de fossoyeur, de croque-mort et de préposé aux mises en bière. 

Dans la plupart du cas il s’agissait comme sépulture d’un espace étroit et limité de cette terre glaiseuse sadiracaise qu’il fallait creuser. Les caveaux en marbre, en ciment granité ou les pierres tombales étaient réservés aux gens les plus aisés. Il y avait même une chapelle mystérieuse pour les propriétaires du château de Tustal. Les concessions étaient perpétuelles comme le repos de celles ou ceux ayant les moyens financiers de se les offrir. Pour les autres elles n’étaient que trentenaires et pour les plus pauvres il ne restait que le « commun » espace herbeux dans un coin où vous disparaissiez de l’humanité sans laisser aucune trace.

C’est après ces fomalités que mon père entrait en lice. Il lui fallait soit ouvrir l’accès au caveau soit… creuser au pic, à la pioche et à la pelle un trou de presque deux mètres de long, un de large et un peu plus de un mètre soixante-dix de profondeur pour « enterrer » celle ou celui qui venait de disparaître. Un travail de titan que de creuser une tombe car il lui fallait l’accomplir en une journée puisque les obsèques ne pouvaient attendre (les funérariums n’avaient pas encore atteint les campagnes). S’il y avait déjà un cercueil selon son état, Eugène comme tout le monde l’appelait devait en évaluer la longévité lorsque la pioche l’atteignait. Je me souvines qu’il râlait parfois car le mort avait été déposé à peu de profondeur ce qui le contraignait à sortir son lieu de repos éternel pour agrandir le trou. Une tâche que personne ne voulait faire.

Maxime, fabriquait lui-même des cercueils sur mesure. Il n’y en avait aucun d’avance. Avec son adjoint Eugène il se rendait dans la famille du défunt pour « prendre les mesures ». Des scènes cocasses traduisaient les rapports des proches avec la mort. Entre une séance de vide chopines familiale ou un deuil austère avec des rites religieux ostentatoires, chacun accommodait le départ du défunt à sa manière. La charité réputé chraatienne n’était pas toujours de mise. On faisait au « moins cher ». Le choix du bois d’oeuvre n’était pas très grand. Maxime agençait dans la plupart des cas son œuvre funéraire avec ce dont il disposait. On le payait souvent comme on le pouvait et même il est souvent arrivé qu’on le peye jamais.

Le duo revenait la vielle des obsèques pour la mise en bière. Ils racontaient aisément leurs avatars sur le poids des mort, sur la tenue qu’ils avaient, sur ce que l’on glissait dans leur cercueil ou sur les difficultés matérielles rencontrées. Une fois ils avaient été contraints de descendre à deux le corps inanimé puisque le cercueil ne passait pas dans les escaliers. Ce qui me frappait en les écoutant c’était leur détachement apparent (sauf pour les enfants) et leur fatalisme. Pour eux quel que soit son statut social ou ses origines, un mort restait un mort et le cercueil était le même.

Le « père » Durand possédant un superbe cheval de trait était esnuite réquisitionné pour la mise en route du corbillard municipal. Des roues très hautes, une décoration on ne peut plus sobre, une masse cependant respectable cet engin séculaire était impresionnant. Rétrospectivement je ne peux m’empêcher de rapprocher cet équipage du poème de Paul Fort sur le « petit cheval ». Combien de cadavres le véhicule a-t-il transportés du domicile à l’église ? Derrière l’attelage suivaient la famille et les voisins qui acceptaient parfois une belle marche vers le lieu de l’office. Si le temps était de la partie le curé et deux enfants de chœur en aube rouge avec surplis blanc suivaient. J’en étais souvent.

L’instituteur les jours de classe désignait en effet un duo qui accomplirait hors temps des vacances cette mission. Toute la classe des « grands » attendait sa décision car en plus de « feinter » une matinée ou une après-midi d’école, nous avions droit à quelques pièces ou parfois un billet laissés par la famille après la cérémonie. Il y avait donc concurrence dans l’emploi. J’avais acquis sur le tas une formation en latin pour répondre aux phrases rituelles du prêtre. C’était un avantage indéniable au recrutement par le curé. J’adorais aussi allumer l’encensoir ce qui nécessitait une technicité particulière car l’encens était en cristaux difficiles à enflammer. Dans le fond la mort n’avait pas de dimension tragique pour l’enfant que j’étais. Bien au contrauire.

Croix en tête nous allions croix toujours en tête du cortège dans le cimetière vers le trou à nu que mon père avait aménagé. En général il avait passé des cordes et avec Maxime ou un volontaire il descedait le cercueil au fond. Plus inquiétant était pour moi l’ouverture d’un caveau sur des cercueils que l’on devinait dans ce que j’imaginais correspondre aux ténèbres dont on parlait dans les livres sur les rites égyptiens. Il fallait que mon père disparaaisse dans cette obscurité pour réceptionné le mort et l’installait à coté des autres. J’avais toujours peur qu’il ne ressorte pas. J’en faisais parfois des cauchemars. Ensuite nous attendions quel que soit la météo, le bénitier à la main pour l’un et la lourde croix dressée pour l’autre que toute l’assistenac défile devant ce qui pour moi n’était pas la porte du paradis mais plutôt celle de l’enfer.

Nous retournions à la sacristie laissant les adultes s’épancher sur la tristesse de la disparition du jour. Le corbillard, brancards en l’air, était rangé dans le garage qui lui était réservé. L’encensoir nettoyé. Les tenues de circonstance repliées. Nous traînions pour rentrer le plus tard possible à l’école.  Le village reprenait sa vie paisible. Mon père refermait le temps sur les cercueils ou à grandes pelletées il ensevelissait l’œuvre de Maxime.

Quand je me promène dans le cimetière de Sadirac chaque tombe me ramène des décennies en arrière et les noms évoquent tant de visages, tant de ces moments partagés. Les herbes folles ont envahi ces espaces devenus très rares des inhumations en pliene terre du village. L’oubli a  fait son oeuvre. 

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Cet article a 5 commentaires

  1. J.J.

    Dies iræ, dies illa…
    Un texte de « saison » qui nous rappelle également que « cette vie est transitoire » (Pantagruel 1532).
    La présence de « la mort » , pour les professionnels où croque morts même d’occasion devient banale, heureusement, et ne prend de cours que les malheureux proches du défunt.
    Banalité toute relative, car j’ai vu revenir nos deux « spécialistes », le menuisier et l’ébéniste du village, complétement anéantis après la mise en bière d’un jeune, victime d’un accident ou d’une maladie.
    Sinon, la disparition de celui qui a « passé entre ses parents le reste de son âge » crée toujours émotion et tristesse, mais les professionnels chargés de les accompagner sont obligés de s’adapter et ne pas prendre les choses trop à cœur.
    Je me souviens du mari d’une collègue, maitre de cérémonie aux pompes funèbres qui nous racontait de histoires très drôle qu’il lisait dans un petit carnet. Il restait parfaitement impassible tandis que nous nous tenions les côtes et il nous expliquait que sans cette maîtrise et cette apparente indifférence, il n’aurait pas pu faire ce métier.

  2. J.J.

    « la disparition de celle ou celui qui a « passé entre ses parents le reste de son âge »…
    un ou une-jeune victime d’un accident…
    Chassez la tradition « macho », elle revient à grands pas.

  3. Alain.e

    La vie nous invite à une réflexion sur la mort, mais est ce qu’ une fois mort, la mort nous invitera à une réflexion sur la vie, la question reste entière.
    Je suis de ceux qui pensent qu’ un peu de pensées philosophiques peut rendre cela plus acceptable et pour cela , je partage cette vidéo.
    https://www.youtube.com/watch?v=yPVOoxvSqWs
    Cordialement.

  4. Pierre J

    Je ne me permettrai pas de critiquer aucun de tes articles car j’admire ta facilité à écrire tes souvenirs qui correspondent pour la plupart aux miens , mais , Jean Marie tu devrais les écrire avec un correcteur orthographique , sinon chapeua abs l’artriste (sans correcteur)

  5. J.J.

    Pourquoi un correcteur d’orthographe ? Ça enlève de la spontanéité et le temps de corriger, on perd le fil !
    C’est très bien comme ça, je pratique le correcteur, je le dis sans honte, mais moi j’ai tout mon temps pour « bignasser », je ne « ponds » pas un article tous les jours, dont le fond importe plus que la forme.
    On sait très bien que s’il avait le temps, les textes du maître d’école seraient exempts de fautes d’orthographe et de frappe.

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