You are currently viewing La gloire imprévue d’un bébé qui était mon père

La gloire imprévue d’un bébé qui était mon père

Dans de nombreux villages après la seconde guerre mondiale, l’éducation dite populaire sans que ce soit péjoratif, passait par le rôle des instituteurs en mission de remise en place du lien social et du partage des connaissances. Ils utilisèrent tous les vecteurs de la vie associative, s’investissant dans le sport, les loisirs ou la culture pour combattre les forces du mal qui se nichaient dans le rôle des curés. Les amicales laïques souvent supports de patronages actifs constituèrent des organismes fédérateurs aujourd’hui disparus alors qu’ils se révélèrent des éléments essentiels du bien vivre ensemble.

A Sadirac, M.Meynier s’investit dans tout ce qui pouvait contribuer à la mise en œuvre de l’idéal républicain qui était le sien. Joueur de football il soutint comme dirigeant pugnace l’Union Sportive Sadiracaise dont je conserve en mémoire des anecdotes exceptionnelles. Il lança aussi des voyages, la mode des « concerts  pour lesquels il réquisitionnait des actrices et acteurs novices mais qui devinrent au il des années de véritables « vedettes » locales.

L’instit’ réussissait à constituer une troupe dans laquelle figuraient le receveur des Postes Télégraphe Téléphone, PTT que nous transformions en Petit Travail Tranquille, une factrice amie de ma mère, mon père que je n’imaginais absolument pas sur les planches et des camarades ou anciennes élèves. Le choix de pièces les plus courtes possibles mais relevant souvent de la gaudriole, permettait à chacun de s’exprimer avec plus ou moins de talent mais avec une motivation rassurante. Tout le village attendait ce dimanche après-midi où l’on retrouverait sur scène des figures du quotidien dans des rôles incongrus ou comiques.

Un soir lors d’une répétition dans le bureau de La Poste, alors que je regardais avec étonnement mon père tenter de se souvenir des dialogues d’une scène de la célèbre pièce « on purge bébé ! » de Feydeau, je saisis une conversation relative à un délicat problème imprévu : qui jouerait le rôle du nouveau-né ? Demander un vrai bébé paraissait improbable car il aurait fallu une coïncidence et une mère peu soucieuse de la santé de son enfant. Alors il allait une solution de substitution.

«Je propose qu’Eugène devienne Toto celui que l’on doit purger ! »  expliqua l’instituteur. Mon père en bébé, lui l’Italien massif, noueux, pesant son poids de muscles ? Je trouvais l’idée un tantinet ridicule et j’en étais même vexé. Tout ce qui ferait rire à ses dépens me blessait mais si le spectacle l’exigeait… je m’inclinerais. N’empêche que je fus perturbé. 

L’idée fit son chemin mais elle devait rester secrète. Les costumières se mirent à l’œuvre pour confectionner une barboteuse en une seule pièce en dentelle à partir de dessous de grands-mères, un bonnet tout aussi orné, des chaussons pointure 40 et les ustensiles de puériculture conformes à la stature de l’acteur. L’essayage constitua en lui-même un moment d’anthologie. L’avantage c’est que dans ce rôle mon père n’avait aucun texte à apprendre ce qui le soulageait. Il se contenterait de suivre le scénario envisagé.

Le metteur en scène décida que Toto arriverait dans une poussette adaptée à sa taille et son poids. Comme tous les « directeurs d’acteurs » il exprimait une volonté « artistique » sans proposer la moindre piste de réalisation concrète. Eugène habitué à résoudre chaque jour ou presque comme seul employé municipal des situations compliquées avec des trésors d’ingéniosité proposa une piste. «  Et si nous aménagions la carriole du Père Besançon ? »

Cet homme avait perdu une jambe durant la guerre 14-18. Il était l’un de ces invalides qui avait dû adapter leur vie quotidienne à leur handicap. Ainsi il avait un vélo un peu particulier qui avait un reposoir pour sa « jambe » droite terminée par un triangle de bois avec un tampon de caoutchouc  et une seule pédale qu’il actionnait avec l’autre. Comme son jardin potager se situait à plus d’un kilomètre de son domicile, il attachait une remorque à l’arrière de sa bicyclette. Elle erait l’aaire! La proposition fut adoptée. On lui demanderait de la prêter la veille du « concert » pour l’aménager car après vérification elle convenait à la stature du nouveau-né !

Une douce euphorie régnait au il des répétitions. Le grand jour arriva. La salle des fêtes flambant neuve était pleine comme un œuf. Même si la consigne du secret avait été donnée la prestation du garde-champêtre était très attendue. Le receveur des postes habillé en nurse eut bien du mal à remonter l’allée centrale avec sa « poussette » dans laquelle un gros bébé gigotait étendu sur le dos ! Un vrai succès d’autant que son biberon et sa sucette surdimensionnés donnaient une touche burlesque supplémentaire. Il restait l’imprévu.

Comme aucune répétition en situation réelle n’avait été organisée, la nurse se retrouva face à une situation compliquée. Sur la scène était positionnée une chaise haute séculaire trouvée dans le grenier de la Mairie de Sadirac. C’était celle sur laquelle s’installait le maire lors des séances du conseil municipal. Un objet historique qui servirait à installer « bébé ». Tout paraissait réglé. Nous étions avec les copains appuyés sur le rebord de la scène pour ne rien manquer de la séquence. Arrivés au plus près la nurse et son rejeton à purger se retrouvèrent dans l’incapacité d’accéder eu lieu où les acteurs les attendaient. La scène était trop haute. Le silence s’installe. La pièce était à l’arrêt.

Le receveur des Postes n’écoutant que son courage se rendit sur le coté où quatre marches permettaient de monter sur l’estrade. Il demanda à son compère Eugène de se lever à l’abri des regards d’une grande partie du public, et en haut du petit escalier prit ses quatre-vingt cinq kilos dans ses bras pas très musclés et s’avança en titubant sous les vivats d’une salle en liesse. Les quelques mètres le séparant du siège représentaient un vrai marathon. Il lâcha donc bébé en bout de course sur la chaise séculaire en bois blanc et en paille. Elle s’effondra sous le poids de l’arrivant… Un triomphe… de longues minutes d’applaudissements… Une ovation monstre. On oublia toute le reste de la pièce. Mon père était devenu une grande vedette comique car bien des spectateurs pensèrent que tout avait été parfaitement réglé !

Samedi 9 mai les petites-filles et arrières petites-filles d’Eugène perpétueront cette tradition à Sadirac avec un gala de bienfaisance des cruches sadiracaises.

Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire