Pas question pour eux de s’asseoir à la table où se retrouvent les habitués de la chasse aux canassons susceptibles de leur rapporter un gain supérieur à quelques dizaines d’euros. Le duo qui a des habitudes de vieux couple refuse le demi de mêlée. Ils n’ont aucune honte à s’afficher échangiste : « Tu m’offres un petit coup et je t’en offrirai un autre ». Et si un troisième larron souhaite participer à la tournante, il sera accueilli à bras ouverts. Si l’un a du retard ou ne vient pas il a prévenu. Et d’ailleurs très vite sans cette précaution l’inquiétude monte.
On les trouve au plus près de la mise en bière ce qui ne génère pas de leur part une gêne particulière. Pas avare de phrases cultes, l’un des deux, truculent et incisif affirme qu’en « réduisant la distance du service il évite le réchauffement du contenu du verre ». D’ailleurs il n’est pas encore parvenu à son point de ravitaillement qu’il est déjà servi. Au-delà d’une minute de retard retentit sa voix aisément identifiable car dénuée de tout accent local lançant quelques considérations sur le manque d’attention du jeune de permanence derrière le repose coude pour assoiffés matinaux. Tou deux, aristos de la mousse méritent les égards dus aux défenseurs d’une noble cause, celle des tournées des « petits » ducs.
Le matin de bonne heure l’autre plus discret, « chat noir » comme l’appellent avec une pointe de crainte de le voir s’approcher de l’automate d’enregistrement des pari, les éminents spécialistes du quinté ou des savante combinaisons, passe s’offrir un petit noir. Les mauvaises langues (et croyez-moi il y en a au P’Tit Bar) prétendent qu’il profite du peu de monde pour encaisser quelques euros de gain de la veille ou pour jouer en toute discrétion afin d’éviter les quolibets sur ses choix. Ce n’est pas forcément vrai mais ce n’est certainement pas faux. Il joue le rôle de l’éclaireur avant de repasser entre 11 heures et midi. Quand le clocher de l’église propose ses douze coups (il atteint rarement cette fréqueence) le chat noir s’échappe discrètement pour remplir ses obligations filiales.
Il est vrai que des moqueurs recherchant un ticket avec le PMU et masquant leur propre incompétence s’amusent à solliciter de sa part la liste de ses favoris du quinté afin disent-ils de ne pas les jouer. Ils les éliminent car la tradition veut qu’ils ne soient que très rarement à l’arrivée. Quant à son compagnon fidèle il se fend tous les jours d’une pièce de deux euros qu’il confie en placement improductif à celui qui multiplie les paris pour s’offrir le lendemain la fierté d’avoir au moins un cheval imprévisible à l’arrivée. Il arrive parfois que seul le droit de rejouer lui soit accordé avec de manière exceptionnel un billet vite converti en « demi portion » ! « Nous sommes les meilleurs actionnaires à fonds perdus du PMU » avoue-t-il mais compte tenu de la faiblesse de sa mise, le retour au bénéfice de cette institution n’est pas pour demain. Hheureusement qu’il a d’autres sources de revenus.
Ces « Starsky et Hutch » version tontons flingueurs cultivent en effet une passion commune : la pétanque. Ils pratiquent les boules ensemble ou parfois associés à un autre partenaire. Les hasards des tournois les conduisent à s’affronter sur le gravier hasardeux d’un village voisin. Un vrai bonheur de deviner quel est celui qui a gagné. Le regard fixe, concentré sur le col blanc de l’un et les éclats de joie de l’autre dégustant sa blonde sous pression, donnent des indices précieux. Une annonce triomphale d’une participation à un quart de finale en concours doit être tempérée par une précision non fournie spontanément. Il s’agit la plupart du temps de la consolante de la consolante regroupant les éliminés de toutes les étapes antérieures. Mais peu importe un « quart » glorieux s’arrose avec un demi ! Chaque expédition est une épopée racontée avec de multiples détails et un sens de l’auto-dérision bienfaisant. Eux aux moins n’ont jamais les boules après leur échec !
Les « prolos pétanqueurs » du P’Tit Bar soignent en toutes circonstances leur image de marque. Lorsqu’ils se déplacent sur des terres inconnues pour affronter des « tribus » plus ou moins accueillantes ou qu’ils s’aventurent sur des aires désertiques où les « caravaniers » effectuent des razzias, les « Dupont et Dupont » du cochonnet soignent leur look. Ils ont un rang à tenir. Même tee-shirt avec slogan ou illustration leur permettant de devenir plus célèbres par leur habillement que par leurs résultats. Le bob stylé avec des badges soigneusement choisis leur permet d’économiser leur énergie lorsque le soleil s’invite sur les terrains. En les protégeant des rayons insidieux ce couvre-chef leur évite des coups de pompes et des passages trop nombreux à la « station service » où l’on noie ses déceptions ou l’on célèbre ses victoires.
Le temps passe vite au bout du comptoir où l’on refait le monde à coups de bons mots. L’actualité locale ou la géopolitique n’a pas de secrets. Les réflexions synthétiques et sans nuances se succèdent. Tout le monde en profite. Le sport y a sa place. La vie du bar se colore, s’éclaire et chacun repart avec une parcelle de bon sens, une dose d’humour, un trait acéré ou une réflexion susceptible d’entrer dans les fameuses « brèves de comptoir ». D’ailleurs je les note sur un carnet car certaines méritent de rester dans l’histoire locale. Ce sont des personnes ressources irremplaçables bien plus savantes et efficaces que les prétentieux des plateaux télé.
Si vous passez au P’Tit Bar créonnais venez vers 11h 30 prenez le Sud-Ouest où ce qu’il en reste quand chacun a sorti les pages qui correspondent à sa passion; commandez un café, un rosé, un demi et faites semblant de lire. Ouvrez vos oreilles. Vous reconnaître aisément « Boule et Bill », installés au comptoir de l’amitié et de la simplicité. Vous repartirez avec le sourire. « Je suis ancien combattant, (ancien) militant socialiste et bistrot. C’est te dire si, dans ma vie, j’en ai entendu des conneries. Mais des comme ça, jamais ! » Cette citation de Michel Audiard convient à merveille. Et le pire c’est que je suis heureux !
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