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«L’idéal quand on veut être admiré, c’est d’être mort !» Dommage pour Christian…

Voici le texte que j’ai écrit et lu lors de la cérémonie civile au crématorium de Mérignac pour mon vrai ami de toujours Christian Grené. je le publie pour qu’il reste dans nos mémoires. Si vous le connaissiez je vous propose de le retrouver. Si vous ne le connaissiez pas je vous incite à le découvrir. Une bien belle personne. 

« Mon Christian,

Tu aimais la vie. Simple, joyeuse, imprévue, ouverte, amicale et aujourd’hui tu parviens à nous rassembler dans un moment qui reste institutionnel, triste, organisé, fermé. Tout le paradoxe de ton existence. Nous serions bien peu respectueux à ton égard si justement nous ne sortions pas de ce formalisme macabre et si nous ne célébrions pas dignement et librement ta soif de liberté et de fraternité. Bien plus qu’un jaune que nous mouillerions avec nos larmes, je suis certain que tu préférais que nos adieux ressemblent à un rosé dans un verre à pied dégoulinant de la saine fraîcheur de notre amitié.

Tu dégusterais à petites gorgées ce moment où tu es parvenu, au creux de l’été, à nous réunir pour une rencontre placée sous le signe de l’esprit. Une revanche sur ces dernières semaines où les maux croisés qui t’accablaient verticalement et horizontalement t’empêchaient de maintenir le principe des « verres de contact » cher à Antoine Blondin.

Marqué par l’austérité républicaine mais peu démocratique pratiquée par ce Clemenceau en blouse grise que fut ton père, protégé pas la sollicitude parcellisée entre tes frères et sœurs de ta mère, femme de pouvoir et de rigueur morale tu n’as eu de cesse que de t’émanciper en ne respectant pas le code de la route droite que l’on te proposait.

Christian, tu te voulais un anar paisible, un lutin à la plume agile, un funambule des mots, un clown triste au nez rougi par quelques excès mais tu étais surtout un être profondément humain, sincère et modeste. Selon les principes de ton maître à délirer Antoine Blondin tu as toujours « préféré la marge au centre, les déroutes aux victoires, les ratages brillants aux carrières bien menées. Ce n’est pas une morale, c’est une fidélité. »

Tu as eu pourtant dans ta vie des périodes réussies et heureuses et d’autres plus sombres. Quelques casse-gueule douloureux t’ont obligé à remonter sur cette scène médiatique où tu ne te sentais pas toujours très à l’aise. Quelques croquants même pas auvergnats riaient en te voyant couvert de pansements au cœur et à la raison mais ils ne se sont jamais rendu compte combien il t’a fallu de courage pour surmonter les épreuves que le destin a placées sur ta route. Ils ne sont jamais préoccupés de ta guérison et de tes cicatrices. « je vis au seuil de moi-même, à l’intérieur il fait sombre » a écrit Antoine Blondin. Rien ne fut parfois plus vrai pour toi.

Je t’ai vu douter. Douter de tous et de tout. Surtout douter de toi. Tu te raccrochais alors à l’écriture, à l’orfèvrerie des mots, au partage avec celles et ceux qui voulaient bien t’accompagner sur les sentiers qui n’ont pas toujours senti la franchise et la confiance. Il fallait t’aimer comme tu étais. Il fallait savoir aller au-delà de ta pudeur pour trouver les mille et une raisons de se réjouir de te rencontrer. Christian, toi qui fus pour bon nombre d’entre nous « Kiki » sobriquet affectueux, ta générosité t’a parfois perdu, ta naïveté t’a toujours joué de mauvais tour. Ces penchants appartenaient tous deux à ta nature profonde rousseauiste voulant que pour toi le bonheur se trouve dans le partage et seulement dans le partage ! Naviguer entre les faux-culs et les pisse-vinaigre n’était pas dans tes compétences, toi tu ne connaissais que ce bateau des « Copains d’Abord » cher à Brassens longtemps ancré au confluent de l’Isle et de la Dordogne.

Ta place à son bord sera désormais vide. Ton siège était réduit, placé dans un coin, à l’ombre. N’empêche que pour beaucoup le poids que représentait ton amitié aujourd’hui évanouie dans une improbable éternité, risque bien de donner de la gîte à notre coque de noix. Tu fus pour moi et pour certains membres les plus humbles de l’équipage aujourd’hui mal en point de Sud-Ouest, plus qu’un copain, plus qu’un confrère mais un maître à penser silencieux, un ami fiable, une référence empreinte d’humanité dans un journalisme qui devint au fil des évolutions technologiques impersonnel..

Entré dans une rédaction sportive du paternel André Ducos avec ses monstres sacrés qu’étaient Monsieur Robert, La Nogue, Gouriou, Maury, Ménard, Ducoum et consorts ; ensuite avec le gentleman Writer qu’était Jean Denis, il t’a fallu creuser ton sillon sans bousculer les rites et les susceptibilités. Jeff, notre Jeff que tu admirais tant pour sa facilité et sa franchise, « La Mature », « La Noune », « Angélo », « François », « La marmotte », « Jacky », « Magnés », « le Poisson rouge », « Liska » … et tant d’autres ont été pour toi bien plus que des collègues. Tu y parvins à t’intégrer en adoptant la « culture jaune »… mais aussi en jouant la carte de la différence avec un style potache attardé, une écriture ciselée et parfois décalée, une soif d’écrire juste.

Comment ne pas rappeler ton idée géniale du rouleau encreur sous les bureau de Robert Ducoum ; le départ à la retraite de Mystéro et sa maison ; le sketch du départ pour ton premier Tour de France dans le système à la PDMC de Robert Dutein ; la cave à charbon de l’hôtel de l’Alpe d’Huez ; la clé de la voiture perdue lors de la première journée avec André Nogués lors de la Coupe du Monde espagnole de 82 ; le repas semoule partagé chez les Koweïtiens ; la mise en bière de l’équipe d’Irlande du Nord ; ta prise en otage dans le bar le Fonneuve à Libourne, ta rencontre sur le Pont d’Aquitaine avec la police au soir d’un match de Coupe de France entre le PSG et Libourne, la soirée inoubliable du titre pour le journal de France-Allemagne de la coupe du monde mexicaine de football, les rencontres internationales de foot de l’USJSF, les aventures de Pierre Alexandre de la Bourbonnais, la mouclade de nos adieux au service des Sports à Créon et tant d’autres qui éclairent ton départ de nos sourires bienveillants mais tellement salutaires ? Mieux qu’une BD de Gaston Lagaffe  celle de Christian Lagrène mériterait d’être éditée.

Tu fus un professionnel heureux envoyé sur une Coupe du monde de football avec l’inoubliable soirée de Séville, trois Tours de France, une coupe du monde de rugby mais tu fus aussi le pote des clubs du district Gironde-Est, le reporter des courses cyclistes de pissotières, l’acteur de tournois de pétanque mémorables sur les bords de Dordogne ou l’acteur de soirées interminables de l’Ovalie. Partout un strapontin te suffisait car tu n’aimais pas les fauteuils d’orchestre quand d’autres s’y précipitais.

Christian tu fus l’un de mes vrais amis (tu sais dans le monde politique ils sont aisés à compter) durant exactement 58 ans ininterrompues après nos retrouvailles sous un uniforme militaire du Génie qui ne nous allait guère (je parle de l’uniforme pas du Génie évidemment). J’avais une affection de grand frère pour toi alors que c’est à toi que je devais tant, que tu m’as toujours soutenu, aidé, encouragé. Nous ne nous sommes jamais quittés.

Dans sa chanson « Les Vieux copains » où il parle d’amour et d’amitié Léo Ferré se laisse aller à ce constat :

Les vieux copains
Qui disent « Comment vas-tu »
Et qui ne savent plus
Ni leur nom ni le tien
Je suis un de ceux-là mon Dieu!
Rendez-moi la folie
Celle que je cachais
Dans le fond de mon lit
Lorsque la nuit venait
Et que je dénonçais
Dans le froid du silence
Les raisons de la chance
A faire que la vie
Se raconte ou se vit
Ça dépend du talent

Ta vie, nous la racontons sans talent mais c’est toi qui l’a écrite et nous l’a donnée à partager en nous laissant accroire en une fausse insouciance, en une fausse nonchalance, en une fausse insensibilité au monde. Cette vie Corinne l’a partagée avec pudeur, avec dévouement et indulgence. Corinne tu fus sa chance, sa réussite, sa plénitude. Chris savait ce qu’il te devait. Tu fus pour lui le Jean Gabin d’un singe en hiver, la providence sur les sentiers escarpés de sa vie, sans juger. Il aimait aussi sa belle-mère, ses fils, ses frères pudiquement mais sincèrement.. Il manquera au repas mensuel. C’est ainsi. Tu as essayé aussi de donner le maximum à Sébasto , de le maintenir dans ce monde merveilleux pour lui où il te voyait évoluer. J’ai aussi une pensée pour toi Ben ! Ne te trompe pas il t’aimait bien mais il ne savait pas toujours te le dire.

Christian tu as beaucoup souffert physiquement et moralement. La mort t’a délivré de ce carcan de douleurs qui t’emprisonnait. Tu en avais plein le dos des souffrances qui emplissaient ton corps et ta tête.

La mort est là… et nous lui en voulons de nous avoir privé de ton humour, de ta gentillesse, de ta vivacité d’esprit, de tes bons mots, de tes étonnements sincères, de ton sens inné du collectif.

« L’idéal quand on veut être admiré, c’est d’être mort ». Ce n’est pas de Blondin mais de Audiard. Tu ne souhaitais pas être admiré mais seulement aimé pour ce que tu étais vraiment et pas ce que l’on voulait que tu sois.

Que les forces de l’esprit permettent à chacune et chacun d’entre nous de conserver longtemps une parcelle de ton talent, une virgule de ton humour et les graines à semer de ton amitié.

Je suis certain que tu aurais terminé sur une pirouette, l’un de ces jeux de mots laids qui irritèrent tous les directeurs de la rédaction sauf Ladoire. Je t’entends : « Vous avez dit des cendres pour moi? Oui je veux bien, mais descendre… des canons car je souhaite reposer en paix ! »

Je ne veux pas que tu partes dans la tristesse . Alors imaginons un instant que tu sois au stade dans la tribune de presse et que l’un de tes bons mots fasse mouche… Le stade se lève et t’applaudit Adieu Chris, adieu Kiki, adieu Nain jaune, adieu Lagrène adieu mon pote. Adieu mon Christian, mon ami, mon frère de plume, de cœur et de déraison. Le « Grand boudin » ne t’oubliera pas.

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Cet article a 4 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    Merci Jean-Marie pour ce bel hommage auquel je n’ai pu assister.
    Il est clair que ceux qui ont eu la chance de croiser Kiki ne pourront l’oublier, moi comme beaucoup d’autres anonymes…
    Espérons seulement que son esprit imprègne les vivants!
    Allez, bonne journée quand même.

  2. J.J.

    Je laisse la parole au Grand Georges
    « Au rendez-vous des bons copains
    Y avait pas souvent de lapins
    Quand l’un d’entre eux manquait à bord
    C’est qu’il était mort
    Oui, mais jamais, au grand jamais
    Son trou dans l’eau n’se refermait
    Cent ans après, coquin de sort
    Il manquait encore »

    Rien à ajouter

  3. M.C.Jolivet

    M.C.J.
    Merci Jean-Marie pour ce beau texte. Tu dois être quand même un peu lassé par le départ de tous ces gens que tu aimais et pour lesquels tu écris toujours d’aussi beaux textes quand ils disparaissent…
    J’ai connu Christian au Lycée seulement, avec sa soeur. Si mes souvenirs sont exacts, ils avaient le même âge puisqu’ils étaient nés l’un en début d’année et l’autre à la fin, ce qui était un sujet de questionnement et de plaisanteries pour les gamins que nous étions, mais aussi dans le milieu des « instits ». Ils étaient dans la classe de ma soeur Françoise.
    Bien amicalement à toi et à toute ta famille.

  4. BASTIERE Joël

    Je reste sans voix à l’annonce du grand départ de Christian , pour l’avoir côtoyé, certes il y a déjà bien longtemps dans un monde que nous partagions avec passion le football. je ne peux que remercier Jean Marie, une autre plume, pour beau texte très émouvant et mérité ou il n’y a rien à ajouter. Si ce n’est que très sincères condoléances à ses proches.

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