Si l’on revient un jour sur l’histoire des rythmes scolaires en France, on aura une suite de mesures décidées par un Ministre de passage, mais qui n’ont jamais résisté à l’épreuve des modes et des lobbies. Par exemple, la date de départ en vacances fut fixée durant deux ou trois ans le… 15 juillet vers la fin des années 50. Les instituteurs avaient en charge une sorte de centre de loisirs durant les quinze derniers jours de l’année.
J’ai en mémoire, dans cette école du Bourg de Sadirac à deux classes, des heures de plaisir passées à construire dans ce que nous appelions la charmille, des cabanes rivalisant d’imagination en matière de confort. Ces heures de vie collective appartiennent aux jardins secrets, où l’on a toujours du plaisir à revenir sentir les fleurs des souvenirs.
Des matches de football interminables et des jeux interdits, facilités par l’éparpillement sur un vaste espace d’élèves dotés d’un certificat d’études, mais pas de bonne conduite, agrémentaient ces journées de « colonies de vacances scolaires ». L’initiative prise par un homme politique de cette IVème République dévorant les gouvernements comme un dandy les petits fours ne dura pas, et dans le fond, je n’en fus jamais mécontent car, pour moi, les vacances rimaient avec le Tour de France.
Je ne concevais pas de me priver de ces heures qui nourrissaient mon imagination, grâce au talent du héraut des ondes intervenant de ces montagnes que je repérais le matin sur la carte de France signée Lablache. Les Vosges, les Alpes et les Pyrénées n’étaient que de vastes terres d’exploits pour coursiers intrépides et j’en appris vite les cols mythiques qui ne portaient pas des noms de stations de ski. J’en fus privé cette année là, car il ne restait plus qu’une petite semaine de course quand nous fûmes renvoyés dans nos foyers.
Le bistrot de Lorient, hameau rival du Bourg organisait en cette occasion un concours de paris, reposant sur la désignation du vainqueur, bien entendu, mais aussi sur le suivi des performances d’un coureur d’une équipe nationale ou régionale tiré au sort. Mon père, qui n’avait pas connu d’autres pratiques sportives que celle de bosser de 6 heurs du matin à 22 heures durant l’été, avait, cette année là sorti du chapeau du buraliste bistroquet le nom de… Emmanuel Busto, grand espoir du cyclisme français selon Georges Briquet, chantre radiophonique de ce que Blondin appellera plus tard la « Légende des cycles ». Il appartenait à l’équipe du Sud-Est, très peu performante, mais dotée de la présence du fameux Jean Dotto courant sous la marque Libéria..
Lors de la grande Boucle de 1957, je ne pus suivre en continu que la moitié de l’épreuve. Il fallait sprinter pour accomplir les 900 mètres séparant le groupe scolaire de la mairie où nous habitions pour vivre intensément les ultimes kilomètres d’étapes marquées par des drames ou des triomphes. En rentrant, mon père réclamait, le soir au moment du repas pris au grand air, un compte-rendu des exploits de Busto, glorieux « anonyme » du peloton… Même pas une place d’honneur à se mettre sous les dents du pédalier, quand Jacques Anquetil s’envolait vers son premier succès, après avoir refusé de cohabiter sous le maillot tricolore avec Louison Bobet. Son allure de chevalier errant au visage émacié et à la chevelure bien mise, déplaisait à mon père. Il ne supportait pas ce qu’il prenait pour une marque de mépris et de suffisance.
Il nous fallut donc batailler avec mon frère durant plusieurs soirées, pour que le « mentor » d’Emmanuel Busto accepte de prendre un jour de congés afin de nous conduire dans la campagne proche de Saint Germain du Puch, pour assister sous une pluie battante à l’étape contre la montre entre Bordeaux et Libourne. Il finit par accepter, puisque nous pouvions bénéficier des premiers kilomètres de la nouvelle « Quatre chevaux » vert bouteille acquise depuis seulement quelques semaines. Je n’ai jamais su si mon père n’avait accepté cette parenthèse dans son rythme de travail que pour éprouver le plaisir de « sortir » sa rutilante automobile, achetée avec des heures et des heures de travail ou pour nous permettre de voir passer nos idoles.
Ce matin du 18 juillet, j’eus cependant le sentiment de toucher mon rêve : voir en chair et en os les étoiles filantes qui figuraient au Panthéon du sport et que je connaissais que par Sud-Ouest ou la radio. André Darrigade et ses sprints victorieux, présentés par Georges Briquet comme de fulgurantes envolées épiques; Jean Stablinski, le mineur aux longs périples solitaires; Gastone Nencini, l’italien dévoreur d’espaces; Roger Hassenforder; Henri Anglade, Jean Forestier, René Privat… se collectionnaient en vignettes collées dans des plaques de chocolat. Mon père n’eut même pas pour sa part, le plaisir de voir passer Emmanuel Busto, qui avait abandonné le Tour au cours de la quinzième étape quelque part en Catalogne.
Toute la journée, la première véritable caravane publicitaire nous permis de récolter d’inimaginables cadeaux allant de la coiffe d’indien en papier aux échantillons de la Vache qui Rit, distribués par une rutilante Cadillac rouge et blanche. La Simca vedette break d’Aspro sponsorisant le service sanitaire, le tube roulant de Vitabrill qui permettait de plaquer les cheveux en les rendant luisant, les tractions avant grises de Miko, les audaces de Byrrh, Pernod, Persil… Astra, les vendeurs de journaux qui soldaient des magazines en surplus : tout était magique, sublime et généreux.
Le temps gris puis pluvieux ne parvint jamais à refroidir notre enthousiasme. Nous avions l’impression de participer à l’épopée que nous vivions seulement par la parole. Le pique-nique avec mes parents valut ce jour là tous les repas gastronomiques de la vie d’un nanti. Nous partîmes en bande joyeuse, et nous retournâmes épuisés, mouillés, mais la tête gavée d’images, furtives mais tellement exceptionnelles. Cette escapade d’une journée à quelques kilomètres de notre commune natale prit, avec le temps, des allures de périple extraordinaire.
Les vacances furent peuplées de rêves, et les cyclistes de plomb sur leur socle disputèrent des étapes mythiques dans le sol poussiéreux de la cour de la Mairie. Je reste amoureux du tour, tellement il m’a procuré d’émotions, de joies ou de peine. Les joutes actuelles me paraissent bien surfaites. Personne ne me fera douter de cette image d’un Jacques Anquetil vêtu de jaune, bien en ligne, surgissant devant une voiture portant fièrement son nom, glissant sur la route humide, traçant un destin de conquérant dans une foule qui ne cherchait pas à percer le secret de son bonheur de tutoyer les étoiles. J’avais vu le dieu pour des cycles et des cycles…
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Mais pour moi, le plus beau, c’était Yvette, sur son estafette !