Il faudra apprendre à réviser tous les poncifs en vigueur sur les meilleurs amis de l’Homme. Le cheval est en effet, selon toutes les statistiques, le préféré des femmes qui accourent dans tous les centres hippiques. Une place libre apparaît et comme, c’est bien connu, la nature a horreur du vide, elle a doté les mâles d’une compagne modeste mais désormais irremplaçable : la bicyclette.
Durant des années elle fut affublée du surnom de « Petite Reine » comme si les « grandes Reines » avaient existé. Elle n’avait pourtant réalisé aucune percée particulière dans le monde des têtes couronnées, au contraire plutôt dédaigneuses à l’égard de sa compagnie. Et il serait bien présomptueux de prétendre qu’elle a gagné ce titre de noblesse par une alliance calculée avec celles et ceux qui roulaient carrosse.
Née dans l’esprit inventif d’hommes soucieux d’avancer plus vite que leurs concitoyens, elle ne grandit que quand on sut justement éviter le fameux supplice de la roue pleine, et en démultipliant sa révolution. Lentement, la Draisienne avait cédé la place au Célérifère, nom barbare englouti, à son tour, par la notoriété montante du Vélocipède, dont les utilisateurs ne retiendront que les deux premières syllabes, pour s’approprier un déplacement synonyme de liberté absolue.
Apprendre à conquérir son autonomie a constitué, durant des décennies, l’objectif de millions d’enfants, impatients de caracoler au-delà des limites d’un monde étriqué. Le premier « quad » pédalant apporté dans la hotte d’un Père Noël utilitaire créait donc le ravissement. Il restait à l’apprivoiser. En boucle, dans les jambes des adultes, autour de la table de la salle à manger, dans des allées caillouteuses et malaisées, sur des pelouses chaotiques, le débutant fonçait vers d’improbables lignes d’arrivée.
La première étape vers la liberté débutait dès qu’il s’attaquait à la suppression des roues auxiliaires de la stabilité. Une rude épreuve, dont les genoux colorés au mercurochrome témoignaient de la difficulté. La joie de zigzaguer sous le regard inquiet d’un mentor prévenant ressemblait à celle de ces rapaces quittant l’aire de leur falaise natale. L’émancipation, passée d’abord par la capacité à marcher, se confortait par celle de rouler.
Le vélo a de plus en plus de chance de se montrer mais pour les ados il n’a pas le moindre attrait au quotidien L’émancipation naït avec le scooter, puis le fameux permis de conduire, sésame vers la liberté de déplacement au moins aussi capital dans la vie n’arrive souvent qu’avec le bac !. Elle ne passe plus par la bicyclette (snob) ou par la « Petite Reine » (ringarde) ou par le vélo (peuple mais manquant de moyens financiers).
Il faudra alors attendre la quarantaine frémissante pour que se réveille, surtout en été, le cycliste qui sommeille en tout adulte, brutalement préoccupé par ses artères, son cholestérol, son coeur ou son arthrose. S’ouvre alors la période de la fameuse remise en selle. Celle qui va constituer peu à peu le défi hebdomadaire que l’on se lance à soi-même en présence des autres. Tous les jours ils font halte pour le café sur une terrasse créonnaise.
Certains retrouvent alors leurs sensations oubliées, celles qui les conduisent à martyriser leur dos, leurs genoux, leurs cuisses, leurs mollets pour aligner des kilomètres de ruban noir. Les Jean Valjean des pelotons du dimanche revendiquent le statut de forçats de la route. Ils en sont fiers comme les pénitents expiant une faute lointaine.
Les coursiers au grand plateau deviennent des boulimiques de la route, des obsédés du chronomètre, des pousseurs haut du col, des maniaques du dérailleur. Ils essaient de durer, portant haut les couleurs et surtout les marques de leurs héros sur leurs tuniques. Les vélos bourriques à l’opposé impressionnent par les charges disposées sur le cadre, dans les sacoches ou des remorques. Des kilos d’équipements pour des épopées lointaines. Des « caravanes » à deux roues passent aussi sur la piste avec un chef qui en règle l’allure. Elles n’ont qu’une vocation touristique collective laissant accroire que les sites et… les restaurants ne s’obtiennent qu’après des efforts inédits.
D’autres se ruent dans la boue des chemins creux, plongent dans les flaques stagnantes, escaladent des raidillons poussiéreux avec en mémoire les images des envolées miraculeuses des « varicelleux » du Tour. Ils dévalent, tels des Indiana Jones essoufflés, des sentiers ravinés, murant dans un silence apeuré les oiseaux des sous-bois. La période laborieuse des petites roues avec béquilles ne fait plus partie de leur vécu. Le vélo luxueux, sophistiqué, technologique leur fournit souvent une revanche sur leur passé hésitant. Le VTT s’affirme comme un outil de conquête de ce qu’il pense être la liberté absolue, celle sur la nature rétive à se laisser zébrer par des coureurs allant par monts et par vaux. .
Le vélo redeviendra, de gré ou de force, le meilleur ami de l’homme. Le pétrole n’a plus de beaux jours devant lui. L’électrique secourable pour les faibles du mollet progresse. Les fesses mobiles remplacent tôt ou tard les pots d’échappement dans la ligne de vue de celles et ceux qui rouleront vers demain. L’été devient la période des bonnes résolutions vélocipédiques. Après ? C’est une autre histoire
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La « Draisienne » invention attribuée à Karl Friedrich Christian Ludwig, baron Drais von Sauerbronn, a fait sa réapparition , du moins son nom. On peut la voir sur de gravures anciennes, chevauchée par des « incroyables ». L’engin à l’origine dépourvu de pédales, (maintenant elle en est équipée, comme un vulgaire vélo), est mue par l’énergie musculaire ou, suprême progrès, parfois électrique.
Je l’ai vue utilisée par des enfants ou par des adultes « normaux » mais il semble qu’elle soit un peu l’apanage de certains personnages un peu snobs, et dédaigneux du « vulgum pecus ».
Le vulgum pecus que je suis à parcouru en près de 50 ans un peu plus de deux fois le tour de la terre et grimpé la plupart des cols célèbres du tour de France, activité qui, je crois, me permet d’être un septuagénaire à peu près en bon état physique. Alors, vive la petite reine.