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Au-delà de la victoire des femmes libres, celle de la laïcité

La constitutionnalisation du droit à l’IVG constitue une victoire indiscutable pour les femmes qui luttent depuis des décennies pour le simple respect du principe de disposer librement de son corps. Depuis l’appel de celles que l’on a qualifiées de « salopes » dans un numéro du Nouvel observateur du 5 avril 1971, il aura fallu des combats exigeants se heurtant à l’opinion dominante. Le manifeste des 343 femmes appelant à la légalisation de l’avortement (on ne parlait pas encore IVG) en raison notamment des risques médicaux provoqués par la clandestinité dans laquelle il était pratiqués aveint marqué leur époque. S’exposant à la vindicte judiciaire elles témoignaient d’un courage exceptionnel.

Cinquante trois ans plus tard, le Congrès réuni dans le temple du pouvoir absolu à Versailles, a largement adopté le projet de modification de la Constitution. Une victoire que tout le monde va revendiquer alors qu’il faudrait une analyse beaucoup plus fine des votes pour savoir quels ont été les actrices et acteurs de ce qui est considéré selon les déclarations officielles, comme une « première mondiale ». La particularité du scrutin c’est qu’il nécessitait une majorité des trois-cinquièmes des suffrages exprimés. Elle se situait à 512 voix et a été largement dépassée. Un triomphe pour le gouvernement. 

Certes le score final dénote une adhésion à un texte essentiel dans une société moderne. Pour ma part je veux y voir d’autres signaux forts éloignés de l’objet même du vote. Le Congrès étant composé d’une majorité d’hommes, il est assez réconfortant de constater qu’il y a une évolution très sensible des pensées. Quand on regarde les 72 opposants à cette transcription il est notable de remarquer que la différence est maigre entre les deux sexes (38 hommes et 34 femmes) ce qui démontre que le refus tient désormais à une idéologie bien ancrée dans les esprits.

La pression a en effet durant des décennies été mise sur le pouvoir politique par les adeptes de logiques religieuses extrémistes. Pour une fois les plus présents dans le débat n’auront pas été les islamistes même si on n’a aucune illusion sur la place qu’ils accordent aux femmes à disposer d’elles-mêmes. Les catholiques ont tenu depuis toujours sur ce sujet un rôle essentiel. Le Vatican a d’ailleurs publié un communiqué pendant la réunion de Versailles dont le contenu était sans ambiguïté : « A l’ère des droits humains universels, il ne peut y avoir de “droit” à supprimer une vie humaine ». On n’est pas allé jusqu’à l’excommunication mais on en approche !

Les parlementaires qui ont comme mission essentielle de représenter les électrices et les électeurs qui croient encore dans la démocratie ont donc, pour moi, émis un vote laïque dans la vérité de ce qualificatif. Ils se sont exprimés en refusant de céder à un diktat religieux qui jusque-là avait paralysé bon nombre d’entre eux. Si la totalité des parlementaires de gauche (250 sur 250) a approuvé le texte, il y a eu entre les abstentionnistes et les refus du texte plus près de 130 refus de soutenir la modification proposée. Preuve que tout n’est jamais réglé en matière de laïcité ! 

Le respect plus ou moins avoué de consignes inspirées par des arguments religieux, reste présent dans la vie politique. Les évêques de France sont « tristes » mais on ne sait pas si c’est à cause de leur perte d’influence ou pour avoir caché l’insoutenable durant des décennies sans avoir publié des prises de position aussi déterminées. « L’avortement, qui demeure une atteinte à la vie en son commencement, ne peut être vu sous le seul angle du droit des femmes » ont-ils dénoncé. Et les droits des enfants bafoués avec des vies brisées… ou terminées ! Oubliés. Le mal est ailleurs.  Et les pontifiants du Vatican ont ajouté : « Les situations de vie particulières et les contextes difficiles et dramatiques de notre époque doivent être traités en se fondant sur un droit qui vise avant tout à protéger les plus faibles et les plus vulnérables (sic) ». Comment y croire ? 

Les appartenances politiques n’ont eu dans ces circonstances qu’une moindre importance. L’essentiel aura été de considérer que le droit des femmes passait avant des considérations d’une autre époque. C’est une lueur d’espoir dans un monde ravagé par des religions en guerre les unes contre les autres et surtout causes de bien des comportements irrationnels. Je suis fier qu’en France l’espace d’un Congrès cette tendance mortifère pour les démocraties, ait été privilégié pour une noble cause. Je serai peu regardant sur la récupération qui en sera faite. Dans le fond je reste persuadé que toute acte de résistance concrète allant vers la libération des esprits dans la période présente constitue un espoir à valoriser.

Impossible de ne pas évoquer le dernier couplet de la chanson de Jean Ferrat qu’aucun de nos médias crétinisés n’osera diffuser :

« Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume
Face aux autres générations, je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme…. »

Cet article a 6 commentaires

  1. François

    Bonjour J-M !
    « Quand on regarde les 72 opposants à cette transcription, …. (38 hommes et 34 femmes) ….une idéologie bien ancrée dans les esprits. »
    Sans remettre en cause l’IVG formule Simone Veil que j’approuve et au delà de toute conception religieuse « ringarde », il est surprenant de ta part que tu aies omis le repli frileux mais SAGE de quelques marionnettes qui se sont souvenus avoir prété serment sur les idées d’un certain Hippocrate ! P…n de mémoire quand tu te réveilles … ! ! !
    Toutefois, notons que graver cette loi dans la Constitution n’est pas un gage de pérennité car nous savons tous que tout ce que l’Homme a conçu, il sait aussi le démonter … même la Constitution! En apportant un peu de couleurs à un gouvernement palissant, cela vient juste réconforter le petit peuple en « surlégalisant » un moyen de réguler discrètement … une surpopulation parfois inquiétante ! ! !
    Une bonne Éducation Populaire serait une excellente prévention de cette mesure ! Mais il est plus simple de rester au « cataplasme sur jambe de bois », n’est-ce pas ?
    Amicalement.

    1. J.J.

      François @ « quelques marionnettes qui se sont souvenues avoir prêté serment sur les idées d’un certain Hippocrate »(avec leur « pudeur de gazelle… »)…mais qui ne se sont pas remis en mémoire par contre que le dit serment ne les autorise pas à pratiquer les « dépassements d’honoraires » …

      Article 5 du serment :
      « Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera.
      Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche
      de la gloire. »

      Hélas, le mot Hippocrate est bien proche phonétiquement d’un adjectif évoquant une attitude peu recommandable.

      Parmi ces opposants à l’IVG on trouve en grand nombre des partisans de la peine de mort et des va-t’en guerre pour qui la mort et les désastres de la guerre sont dans l’ordre des choses, et qui ne lèveront pas le petit doigt pour éviter un massacre (d’anciens embryons).
      Amicalement

      1. François

        Bonjour @J.J.!
        J’acquiesce à votre commentaire …même si hors sujet du jour ! !
        Toutefois:
        « Article 5 du serment :
        « Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera.
        Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche
        de la gloire. »
        Nous, consommateurs …patients, devrions-nous le leurs rappeler en les marginalisant au lieu de, souvent, les préférer sous x prétextes ? J’en connais un qui, dernièrement, a dû (parce que a pu ! !) aligner près de 3000 € avec, cerise sur bistouri, un service décevant ! ! ) alors que d’autres sont encore sur liste d’attente ! ! !
        Mais ceci est une autre histoire ….
        Amicalement.

  2. facon jf

    Bonjour,
    difficile de ne pas rire jaune à la vue de ce cirque sous les ors du congrès avec comme symbolique une femme au perchoir de cette brillante assemblée des deux chambres. En 2019, Yaël Braun Pivet, présidente de la commission des lois – et future présidente de l’Assemblée nationale – s’y était opposée en estimant que ce n’était « ni utile ni nécessaire ».
    « Cette inscription dans la Constitution va au-delà de nos rêves. Je ressens l’impression de vivre quelque chose que je ne pensais jamais vivre », confiait la plus jeune des signataires du Manifeste, Claudine Monteil, sur Franceinfo. Devant la foule de jeunes militantes, avant les résultats tant attendus, s’exclamait : « Vous êtes les filles et les petites filles de Simone de Beauvoir ! ». À quelques jours du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, cette entrée dans la Loi fondamentale marque une étape historique et symbolique dans un combat féministe sans cesse chahuté à travers le monde.
    Ce grand cirque est le résultat des tractations entre la droite sénatoriale et Mac-Ronds. Le Méprisant de la Ripoublique se pavanera d’être le président le plus à l’écoute des femmes. Et que cette inscription dans la Constitution doit, seule, illustrer la grande cause de ses deux quinquennats.
    En réalité 130 centres ont été fermés en quinze ans et qu’une femme sur 4 doit changer de département pour pouvoir en bénéficier. Ce combat n’est pas derrière nous. Il est à mener là, présentement.
    Le syndicat des avocats de France SAF souligne les ruses de la Mac-Ronnie pour laisser le champ ouvert à une révision par le biais de nouvelles lois. Tout est subtil dans la constitution ainsi la rédaction de l’article 34 modifié comme suit : « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ».
    En fait ce n’est pas un hasard si il a été décidé de choisir ici liberté plutôt que droit. Ce sont bien les tractations entre la Mac-Ronnie et les Ripoublicains qui ont permis cet accouchement dans la douleur ( s’cusez-moi chef j’ai glissé). Les opposant à la constitutionnalisation d’un droit fondamental à l’avortement se prononcent d’ailleurs toujours pour le voir qualifier de simple liberté, dans le contexte d’un accès à l’IVG très contraint en pratique.
    La liberté peut être restreinte là où le droit doit être garanti.
    Le Méprisant a ainsi évité deux écueils le premier étant le référendum et le second l’échec au congrès.
    Le SAF souligne « … qu’en France, la crainte n’est ni l’évolution de la jurisprudence, ni le passage en force de normes infra-législatives, mais bien la loi elle-même qui pourrait conduire à une réduction drastique de l’accès à ce droit, si le Gouvernement ou le Parlement souhaite répondre à des injonctions morales et sexistes, au risque d’ignorer toute considération de santé publique et de porter atteinte à la protection du droit fondamental au respect de sa vie privée et familiale. »
    Je sais que cela va prêter à sourire, mais le mot « femme » rejette dans l’angle mort les transgenres dans le cas d’une « ex-femme » ayant opté pour le genre masculin sur sa carte d’identité se trouvera sans la possibilité d’exercer cette liberté.
    Ainsi, le SAF propose d’intégrer à l’article 1er de la Constitution un troisième alinéa rédigé comme suit : « La loi garantit l’accès et l’effectivité du droit à l’interruption volontaire de grossesse ».
    On sait très bien qu’une pareille rédaction aurait été rejetée par la droite extrême et l’extrême droite.
    « Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. » Simone Weil 26 novembre 1974
    Bonne journée

    1. J.J.

      Cette soudaine unanimité m’a aussi semblée suspecte, bien que j’apprécie la décision. D’ailleurs une carabistouille de plus a été commise à propos des parlementaire qui ont présenté ce projet : on a oublié de citer celles et ceux qui étaient vraiment les initiateurs du projet, avant qu’il ne soit bricolé pour être compatible avec les spécialistes de la « restriction de conscience », connus sous un autre nom, pas du tout laïc.
      D’ailleurs une gestion correcte des centres de planning familiaux, avec des moyens suffisants, par exemple, pourrait diminuer le nombre de recours à cette mesure.

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