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Eté ou pas été : le marché commun et partagé du mercredi

Le mercredi matin a toujours appartenu à Créon aux jours exceptionnels. Quelle que soit la saison, depuis plus de sept siècles, le rendez-vous immuable du marché arraché au pouvoir temporel des moines de La sauve avec le soutien du représentant du roi d’Angleterre revêt depuis quelques années une dimension personnelle particulière. Déambuler dans les rues autour de la Place avant de rejoindre la troupe des habitués appartient aux rites de ce que l’on appelle la retraite.

Durant des décennies cette possibilité n’existait pas car les obligations professionnelles ou électives l’avaient occultée. Je n’avais que les bruits, les odeurs, les rumeurs très atténuées de ce creuset de la vie réelle que constitue le rassemblement d’une centaine de commerçants installés depuis le lever du jour. Désormais ne pas pouvoir rejoindre le marché constitue une punition. 

Au fil des années ce patchwork s’est profondément modifié. Finis les bazars aux prix défiant toute concurrence, les marchands de robustes vêtements pour le monde rural, les étals de chaussures utilitaires ou d’exception, les bateleurs en tous genres… Ils ont été éclipsés par l’évolution du système économique. La permanence des producteurs de légumes et parfois de fruits de saison, de stands présentant des spécialités ou de créations originales attestent encore de l’esprit originel de cette matinée commerciale. En fait ce marché en dehors de la période estivale ressemble à une ruche plus ou moins engourdie. 

Chaque mercredi une part importante de la clientèle accomplit le même trajet, durant le même laps de temps allant butiner avec constance les denrées qu’elle a l’habitude d’acquérir. Cette constance permet de retrouver un public identique avec lequel l’échange a une dimension différente selon l’importance des informations à délivrer ou à récolter. Le fameux « alors ça va ? » enclenche souvent un bulletin de santé détaillé et le « vous avez vu ça ? » se termine par des commentaires sur l’actualité nationale. Dans le contexte actuel il est inutile de se prononcer sur le contexte national ou international forcément inquiétant, révoltant ou démoralisant. Les conversations ont beaucoup perdu de leur tonalité réjouissante. Le monde du marché se teinte de gris de plus en plus sombre de mercredi en mercredi.

Même le soleil ne parvient pas à lui conférer une note optimiste. Il frappe trop fort. Seule la pluie en certaines redonne le moral à une minorité et déprime le reste des chalands. Quand elle apparaît elle provoque parmi les spécialistes des conséquences climatiques des remarques optimistes sur une possible pousse de cèpes ou un bienfait pour la vigne. Pris au dépourvu les vacanciers se réfugient sous les couverts attendant que le ciel cesse de pleurer brièvement sur le sort de la planète. Ils ont du mal à trouver un refuge pour avaler un café chaud. Les places aux terrasses abritées sont en effet devenues rares et sont illico prises d’assaut. Surtout que les habitués des retrouvailles du mercredi ne se pressent pas pour les libérer. 

J’aime bien le rituel du bateau « les copains d’abord » se regroupant dans la salle du bar créonnais . Retrouver sa place, ses partenaires de débat, ses copains récents ou ses amis de longue date ne manque terriblement si pour une raison impérieuse je ne suis pas en mesure de me rendre sur place. Il suffit qu’il y ait une absence pour que le charme soit rompu. On l’espère. On l’attend. On s’inquiète. L’heure c’est l’heure. Aux alentours de onze heures tout manquement mérite un mot d’excuse sollicité par les plus exigeants. Le rosé s’échauffe s’il ne se partage pas assez vite pour les premiers arrivés culpabilisés par la descente solitaire ou préoccupés pour savoir qui offrira les suivantes. 

Bien évidemment les premiers échanges portent sur les échecs ou rarement sur les succès des paris de la veille. Une sorte de poker menteur où se minimisent les gains et où se dissimulent les pertes. La table regroupent des analystes chevronnés, des amateurs éclairés, des apprentis envieux, de doux rêveurs et des suivistes heureux. La bande s’élargit sans cesse à mesure que l’heure avance. La place manque parfois pour accueillir les matelots du bateau immobile « les copains d’abord » et si une est vacante ce n’est pas pour longtemps. 

Lionel, stakhanoviste des fiches de paris du PMU, noie sa fébrilité dans des verres à soi ! Achour en partenaire méticuleux poursuit son idée personnelle secrète indifférent à la fièvre qui règne autour de lui et il partage celles des autres au cas où…en tentant de suivre la descente de gosier de son vis-à-vis. Le duo constitue le pivot de la tablée. Pierrot le héraut du Blayais, de la Saintonge, du Sud-Gironde et du Médoc réunis clame le récit de ses escapades festives. Ronan sollicité de toutes parts tente de persuader ses interlocuteurs qu’il n’est pas là pour redresser tous les torts de la planète locale. Une tâche ingrate car rares sont ceux qui acceptent le dialogue direct. Et là il est servi.

Quant à Alain cloué sur son fauteuil par la maladie il profite de ce spectacle offert par ces étranges fourmis parieuses croyant encore en leurs pouvoirs prédictifs innés. Michèle, Bernard, Michel et moi, nous apparaissons selon les circonstances au générique de la séance du mercredi matin. Un vrai bonheur si l’on aime les autres.

Cet article a 5 commentaires

  1. christian grené

    Bonjour à tou(te)s.
    Les marchés sont, pour moi, les derniers salons où l’on peut causer et boire du rosé. Je ne manque jamais ceux du Taillan-Médoc le mercredi, de Mérignac le samedi. Quand c’est possible, je m’échappe vers Libourne, ma ville de coeur, où le marché est ouvert les mardi, vendredi et dimanche. Je me balade aussi dans le ventre de Paris avec Mimile tous les dimanches, Zola remplaçant J.-M. Darmian dont la Roue Libre a besoin d’air.

  2. Christian Coulais

    Bonjour Jean-Marie.
    Un dénommé Karim Legenereux sur « Messenger » m’a sollicité. Il est journaliste à France 3 Aquitaine, car j’avais filmé le marché de Créon.
    https://www.christiancoulais.fr/web-tv-citoyenne/bastide-de-créon-700ans/le-marché/

    Il voulait faire un reportage sur le marché vers le 19 juillet.
    Indisponible et peu au fait, je lui ai donc demandé de s’adresser à toi, ancien maire, ancien journaliste et surtout grande oreille des confidences de bar et autres informations locales sur le marché.
    Mais je ne me souvenais plus de la doyenne des commerçant.es ambulant.es rencontrée.
    Longue vie à ce marché de plein air.

    N.B. prenez bien soins de vous, Marie-Claude et toi-même.

  3. Pierre LASCOURREGES

    Une chance pour moi de faire partie du carré d’or… Quand on vous dit que c’est au comptoir que l’on apprend toutes les nouvelles du canton! Le premier réseau social vaut bien de partager une bouteille de rosé… social. Rendez-vous dans la vraie vie avec les vrais gens.

  4. J.J.

    Quand c’est possible, lorsque je visite une nouvelle contrée, j’essaie de trouver un marché, car pour moi c’est là que l’on découvre le mieux « l’âme » d’une ville, d’un région , voire d’un pays.

    « Sur la petite place, au lever de l’aurore,
    Le marché rit joyeux, bruyant, multicolore,
    Pêle-mêle étalant sur ses tréteaux boiteux
    Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d’œufs,
    Et, sur la dalle où coule une eau toujours nouvelle,
    Ses poissons d’argent clair, qu’une âpre odeur révèle.
    Mylène, sa petite Alidé par la main,
    Dans la foule se fraie avec peine un chemin,
    S’attarde à chaque étal, va, vient, revient, s’arrête,
    Aux appels trop pressants parfois tourne la tête,
    Soupèse quelque fruit, marchande les primeurs
    Ou s’éloigne au milieu d’insolentes clameurs.
    L’enfant la suit, heureuse ; elle adore la foule,
    Les cris, les grognements, le vent frais, l’eau qui coule,
    L’auberge au seuil bruyant, les petits ânes gris,
    Et le pavé jonché partout de verts débris.
    Mylène a fait son choix de fruits et de légumes ;
    Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes !
    Alidé bat des mains, quand, pour la contenter,
    La mère donne enfin son panier à porter.
    La charge fait plier son bras, mais déjà fière,
    L’enfant part sans rien dire et se cambre en arrière,
    Pendant que le canard, discordant prisonnier,
    Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier.

    Albert Samain, Aux flancs du vase
    Texte appris en « 8éme », qui me plait toujours autant .

    1. François

      Bonjour @J.J. !
      Pour découvrir un village, des amis randonneurs guillacais, amoureux de la France (ou autre) profonde sont de fervents adeptes du style JMD « les copains d’abord » (!): un café ou une bière (ou un rosé!) à la terrasse d’un café apporte plus de contacts que le célèbre  » Routard » ! !
      Bien sûr, le café est quasi quotidien !
      Chacun sa méthode pourvu que le contact se fasse !
      Amicalement.

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