Elle promène se frêle silhouette dans la grande salle habituellement dévolue au sport entre les tables. Une petite « souris » qui furète, se faufile, passe totalement inaperçue parmi les dizaines de joueuses et joueurs de tous les âges se préparant à disputer la première « ronde » de l’open international d’échecs. Elle ne tient pas en place à quelques minutes du coup d’envoi. Elle a été conviée à s’aligner au plus haut niveau parmi les participants au « master » ouvert aux titulaires d’un classement Elo supérieur à 2000 points. « J’en suis pour le moment à 1985 mais j’ai été admise en raison de mes résultats explique calmement Levanah Alcantara, jeune licenciée de 14ans au patronage de l’AGJA Caudéran. Mon objectif s’est de terminer la compétition avec un supplément de points pour dépasser les 2000 ». Elle grignote lentement mais sûrement les unités qui la feront basculer parmi les meilleurs joueuses françaises.
Son frère jumeau Elyakim est à un peu plus avancé qu’elle (2089). Ils peuvent se retrouver l’un contre l’autre au cours de cette confrontation dans laquelle les Indiens ont inscrit des candidats à la victoire finale. Ils le craignent et tout dépend du premier résultat. Levanah ne semble absolument pas effarouchée par l’éventualité d’avoir face à elle d’autres chercheurs de points leur permettant de progresser au classement international et d’acquérir les titres de Maître ou Grand Maître. Elle n’a peur de rien. Du moins elle le démontre grâce à une parole claire et posée. « Je rentre des championnats du monde des jeunes. J’ai été championne de France en 2025 et bien que je n’ai fini que quatrième cette année j’ai été sélectionnée dans l’équipe nationale » énonce-t-elle sans aucun problème.
La délégation tricolore forte de 3 garçons et deux filles s’est rendue à Montesilvano en Italie. « C’était très dur avoue la jeune bordelaise. J’ai fini avec 6,5 points sur les 11 possibles ». Elle ne se souvient pas très bien de son rang à la fin des parties mais elle sait que chacune d’entre elles a été un défi. « J’ai perdu des points mais j’en ai gagné d’autres ce qui à ce niveau n’est déjà pas trop mal ». Elle a le regard ailleurs. Le passé aussi brillant soit-il ne la passionne pas. Elle est tournée vers le prochain face à face. Elle attend avec impatience de connaître son adversaire puisque le « master » est mixte.
Levanah s’impatiente. Elle part en reconnaissance vers le tableau des appariements. Enfin. Menue et fragile physiquement elle dégage une force intérieure évidente. Elle découvre qu’elle affrontera le Français Thomas Bonn nettement mieux classé qu’elle. Elle se rend à sa place bien en avance derrière les deux lignes des blancs. Elle ouvrira le duel. Elle fixe l’échiquier comme pour anticiper son début et les répliques qu’il générera. Lentement elle se retire du monde. Désormais Levanah s’est retirée du monde environnant. Son frère à quelques mètres se retrouve face à un senior qui lui est théoriquement supérieur. Aucun signe entre les deux jumeaux. A chacun son parcours et ces problèmes.
Si l’on était au judo le face à face entre la jeune bordelaise et son premier adversaire ressemblerait physiquement à celui de Teddy Rinner contre un fétu de paille. Extraordinaire dissymétrie que justement le jeu d‘échecs permet de gommer. Levanah regarde son opposant réfléchir après les échanges initiaux. Elle tente de lire dans ses pensées. Penché sur la réplique qu’il doit fournir, Bonne prend son temps. La « puce savante » se prend la tête entre ses deux poings puis entre ses deux mains. Elle attend le et brutalement se lève pour discrètement se rendre repérer les coups des autres concurrents. Avec vivacité et concentration elle analyse en quelques secondes la manière dont chaque futur adversaire a débuté. Ça lui servira dans les prochains jours.
Il est aisée de sentir que celui qui affiche trois décennies de plus qu’elle se méfie. Tout le monde se connaît dans le milieu. Il sait que dans ce jeu la valeur n’attend pas le nombre des années et il pèse tous ses gestes. Levanah dont le prénom signifie «éclat de lune » sent peu à peu la pression monter. Elle a tout à gagner dans ce match puisque son concurrent a un Elo nettement supérieur au sien (2120). Elle perd pied lentement. Résiste. Résiste mais finit pas succomber. Elle n’obtiendra pas de point dans le tournoi ce qui la déçoit fortement. Son frère s’incline lui-aussi. Le duo reviendra avec une revanche à prendre.
Elle refera sa partie, cherchera le moment où elle a choisi la mauvaise voie. Elle possède le plus faible classement international de tous les participants à ce Master. A chaque ronde il lui faudra donc réaliser un exploit pour arracher une part des 35 points au maximum une victoire. Dès ce matin elle se retrouvera face à Elyakim pour une lutte fratricide douloureuse. Étrange signe du destin. Levanah ne fera aucun cadeau.
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