You are currently viewing Passé et présent d’été (19) : sur les grilles

Passé et présent d’été (19) : sur les grilles

L’été les journaux ou les magazines regorgent de « jeux’ destinés à occuper les méninges des vacanciers désœuvrés ou désireux de tester leurs capacités à résoudre des énigmes plus ou moins sophistiqués. Je suis admiratif sur l’inventivité des fabricants de ces propositions parfois très compliquées. Pour ma part une seule m’intéresse : les mots croisés et en plus pas n’importe lesquels. Pas ceux « fabriqués » en chaîne par les ordinateurs et demain par l’intelligence réellement artificielle mais ceux qui résultent de l’esprit espiègle d’un artisan du vocabulaire. Ils deviennent très rares pour des raisons économiques. D’ailleurs plus beaucoup de grilles sont « signées » alors qu’il y eut des virtuoses de la définition.

Peu considérés les auteurs utilisaient souvent des pseudonymes pour délivrer leurs définitions tordues qui jouent sur les mots ou restent suffisamment floues pour agacer celui qui recherchent la solution. L’un des plus célèbres fut Tristan Bernard.  Il a pour amis Jules Renard, Marcel Pagnol, Lucien Guitry et bien d’autres artistes. On apprécie que ses mots croisés dont les définitions sont pleines d’esprit. Il a porté l’art de croiser les mots au plus haut. A la fin de ses envois il touche !

Parmi les plus célèbres de ses définitions que je vous soumets si vous aimez l’esprit malin et surtout l’humour intelligent celles-ci : “fréquente le palais et menace la couronne” ; « muet de naissance » ; « souvent folle pour celui qui regarde » ; « ce que le feu a épargné » ; « intervenant au dernier acte » ; « manque de savoir-vivre » ; « femme de feu ». (1)..Il y en aurait bien d’autres moins célèbres. Avouez que c’est un régal ! Quand on s’attaque à des définitions de ce genre, il devient indispensable de se glisser dans la peau de celui qui les a conçues. C’est de l’acrobatie intellectuelle gratifiante pour celle ou celui qui parvient à la décoder.

Il y eut aussi Renée David disciple du premier qu’elle admirait. Cette femme fonda sa propre revue pour cruciverbistes. C’est à elle que l’on doit l’extraordinaire bijou qu’est « vide les baignoires et remplit les lavabos » et deux autres références « établissement pour bonnes œuvres » et « se retire avant l’aube ». Elle a confectionné des centaines de grilles avec une dextérité exceptionnelle qui lui ont valu la célébrité dans le milieu des aristos des mots croisés. Je n’ai jamais eu le plaisir de me plonger dans ses trouvailles.

En revanche Max Favallelli fut l’un de mes maîtres formateurs en matière de réflexion sur une définition. Malicieux en diable il avait durant l’Occupation glissé dans une grille une « mérite le bâton » qui répondait à Maréchal. Un pied de nez à la censure puisque l’expression était à double sens. Il a élevé bien des perles : « prélude à un billard » ; « avec lui la lune est dans l’eau » ; la reine d’Angleterre le voit souvent à poil » ; « a le pied montagnard » ; « on peut y nager sans crainte de couler » ; « ne va plus à Mote Carlo » ; « attire le papillon devant le bateau «  (3).

Mes adversaires, car je considère que être cruciverbiste face à des gens comme Michel Laclos, Robert Scipion, Guy Brouty, Roger La Ferté… c’est relever un duel, se lancer dans un combat de David comme Goliath ou se battre à armes inégales avec des tireurs d’élite embusqué derrière la valeur des mots. C’est infiniment plus exigeant que leurs foutus jeux vidéos mais c’est aussi addictif.

Quand je commence un affrontement je ne sais pas m’arrêter. Et pourtant tant que je n’ai pas cheminé dans la tête de celui qui est là derrière la grille, je n’avance pas. Il faut des pauses et abandonner les sentiers choisis comme on le fait de ceux des labyrinthes pour repartir à zéro. Je lutte pied à pied, j’avance case après case, je bats en retraite avec ma gomme, je me relance au petit matin et jamais le soir quand j’ai épuisé mes ressources imaginatives et je jubile quand je poste ma dernière lettre ! En été j’ai adoré être sur la grille !

 

(1) Caramel, cinéma , dépense, héritage, notaire, suicide, veuve

(2) Entracte puis Musée et étole

(3) anesthésie, bain de siège, bonnet, opulence, rien, stationnement

Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Cette publication a un commentaire

  1. Philippe Labansat

    Le plaisir des énigmes, des pièges retors, des engrenages dans la tête, permis par toute la richesse de la langue française.
    Un passe-temps, une passion délaissée par une presse écrite en perte de vitesse, minée par la baisse de la pratique de la lecture et l’affadissement dans l’usage du vocabulaire… usuel…

Laisser un commentaire