Suivre le Tour de France des « géants des cycles » a constitué dès mon enfance l’occupation favorite des étés. Je n’ai pas souvenir d’une édition que je n’ai pas intensément vécue. Malgré toutes les critiques liées à son caractère mercantile, les vérités dérangeantes sur le dopage, le caractère factice des affrontements, les excès publicitaires, j’ai la « Grande Boucle » qui fait le tour de mon cœur. Chaque année, aussi longtemps que ma mémoire me le permet, j’ai suivi les prouesses de porteurs du maillot de leur pays, de leur région puis ceux de leurs sponsors dont bon nombre ont disparu. Le Tour reste une passion.
En juillet 1957, un ministre de l’éducation nationale dont l’histoire, comme pour bien d’autres, n’a pas retenu le nom avait eu l’idée saugrenue (tout ministre de l’éducation plus ou moins nationale a obligatoirement une idée que n’a pas eu son prédécesseur) d’ajouter quinze jours de « centre de loisirs » à la période scolaire. Une sorte de période tampon entre l’école et les vacances. L’instituteur devenait en fait l’après-midi gentils organisateur de centre aéré. A quelques dizaines de mètres de la cour de l’école du Bourg de Sadirac contre le pré servant de terrain de sport, une « charmille » parfaitement entretenu » offrait un terrain de jeu exceptionnel pour ces journées surveillées par Mme et M. Meynier. Des parties de football interminable et des jeux d’enfants libres et imaginatifs peuplaient les premiers jours de juillet.
Les racines des charmes bien nommés décharnées par les ans offraient l’opportunité de transformer nos rêves enfantins de prouesses cyclistes en rivalités concrètes. Une organisation particulièrement rodée était mise en place par les plus « grands » consistant à tracer plusieurs circuits sensés représenter les étapes du Tour d’une France imaginaire avec leurs « hauts » et leurs « bas. » leurs cols ou leurs plaines. La qualité du parcours donnait tout son attrait à la compétition. De longues lignes droites, des virages en épingle, des escalades exigeantes, des descentes rapides, des bosses successives et des « vallées » profondes : l’équipe des constructeurs de ces terrain de course rivalisaient d’ingéniosité. Elle détenait ensuite la propriété de leur réalisation et surtout des droits d’accès.
Dès que la permission nous était donnée de rejoindre l’ombre de la charmille nous lancions le duo parfait des étapes de ce tour de l’imaginaire : une bille de verre au « maillot » esthétique et un cycliste en matière plastique ou en plomb selon les moyens financiers de son propriétaire. Bien entendu chacun de ces coureurs statiques se voyait attribuer le nom de l’un de ceux qui suaient sang et eau sur des routes ne sentant pas nécessairement le chèvrefeuille ou la lavande.
Une sévère lutte s’engageait pour détenir le patronyme de l’un des favoris. Dès 1957 ma préférence se portait sur Jacques Anquetil qui effectuait ses débuts quand d’autres avaient opté pour Nencini, Jansens ou Forestier. Toutes les agates se mettaient au départ et d’un pichenette du pouce de leur propriétaire elles avançaient… tour à tour sur les routes de la compétition. L’exercice conjuguait l’adresse pour éviter une fatale sortie du circuit et la puissance permettant de devancer le peloton. Des « miniatures » aux maillots chamarrés prenaient alors place des billes à l’arrêt ce qui donnait lieu à des contestations parfois viriles. Le cycliste devait-il être placé avec la roue avant ou la roue arrière sur le point où était rendu « l’éclaireuse. » de parcours.
Les échappées existaient, les sprints aussi, les chutes dans les ravins éliminaient des concurrents dangereux et j’ai même vu André Darrigade sanglé dans une tunique bleu, blanc, rouge passer en tête dans une étape de montagne et l’emporter largement détaché…Anquetil, victime de ma maladresse se traînait parfois en queue de peloton alors qu’il aurait dû le ridiculiser. La passion montait et le temps de ce début juillet filait aussi vite que les coureurs du Tour. Que du plaisir ! Nous jouions avec passion et surtout avec une sincérité dont je mesure la valeur à posteriori.
Le jeudi 18 juillet alors que la charmille ne bruissait plus que du vent dans les feuilles de ses arbres, mon frère et moi nous eûmes le vrai bonheur de monter dans la Quatre-Chevaux familiale pour nous rendre sur le tracé de l’épreuve du contre la montre entre Bordeaux et Sainte Terre traversant les vignobles célèbres. Un enthousiasme vite douché par une véritable tempête qui s’installa avec des pluies diluviennes sur le parcours. Impossible de sortir de la voiture ou presque. Il fallut braver les éléments déchaînes pour récupérer un chapeau en papier, un lot de magazine Pif ou de Miroir Sprint ou des échantillons de Vitabrill.
Les œufs durs, le saucisson maison, les sandwichs au jambon blanc et les verres de limonade furent absorbés dans la Quatre-Chevaux ! Mon père haïssait Anquetil qu’il trouvait suffisant et même méprisant. Il fut cependant contraint d’attendre le passage du dernier coureur porteur du maillot jaune pour pourvoir revenir à Sadirac. Il n’avait même pas vu Yvette Horner et son accordéon !
J’entrevis sous une pluie battante un éclair jaune filant vers une victoire absolue lavant mes échecs de la charmille… Les années suivantes augmentèrent mon enthousiasme pour « Maître Jacques » mais mon départ vers le collège tua les merveilleux circuits de billes.
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