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Les bouteilles à la mer d’un naufragé solitaire

 L’écriture constitue toujours une aventure. Pour l’avoir modestement pratiquée dans la presse régionale et nationale et la pratiquer encore, avec passion, depuis près de cinquante ans, j’en ai mesuré l’exigence. Il y a en effet plusieurs niveaux dont on ne connaît les rites que lorsqu’on se retrouve face à la pire des angoisses : celle de la fameuse page blanche ! Il n’y a rien de plus éprouvant que d’être seul face à la transcription de ce que l’on a vu ou ressenti, car la responsabilité pèse sur la pointe du stylo ou sur le clavier.

On sait que, forcément, on ne sera pas jugé sur un  » papier  » par une seule personne, comme dans le système éducatif où le prof note votre copie, mais par des milliers de gens totalement inconnus et dont le niveau de compréhension n’est pas identique. Quand, en plus, vous avez un délai impératif de livraison de votre copie, le stress monte et je vous assure que la tâche se complique. Le fond prend alors trop souvent le pas sur la forme. Heureux sont ceux qui ont le temps ! Je les envie. 

Dans le journalisme sportif cette pression, sur les grands matchs comme sur les plus modestes, s’accentue depuis que la télé fixe elle-même les horaires du  » spectacle  » qu’elle achète, et ce au mépris des obligations temporelles de la presse écrite. Il faut écrire, vite et bien, ce qui peut paraître incompatible, mais constitue pourtant le fondement du talent. On a pour habitude de répéter, dans les rédactions, que l’on n’a jamais le temps de  » faire court « , mais désormais on n’a jamais suffisamment de temps pour simplement  » faire « .

Sur ce blog, j’ai, avec un infini bonheur, retrouvé cette angoisse stimulante de l’écran blanc. Je vibre, chaque nuit, quand il faut boucler mon texte, pour le lendemain, et ainsi respecter mon engagement vis à vis de lecteurs inconnus. J’ai réappris, en revanche, que le plus difficile ne réside pas dans l’acte d’écrire car je l’ai toujours assumé avec un intense plaisir, mais dans l’incroyable difficulté que l’on rencontre à écrire sur… ses amis.

En un quart de siècle de journalisme, je reconnais que c’est le plus effroyable, voire le plus démoralisant. En 1982 j’avais déjà été traduit devant la commission des conflits du Parti Socialiste pour quelques articles jugés  » iconoclastes « . Personne n’avait osé réclamer mon exclusion, car l’atteinte à la liberté d’expression journalistique aurait été trop visible. Je croyais que ces méthodes seraient oubliées. Or, depuis que je me suis lancé dans l’aventure consistant en écrire et publier sur un blog, je rencontre, à nouveau, ce dilemme : écrire vrai ou tomber dans la  » brosse à reluire « , outil préféré de ceux qui se prétendent des amis, alors qu’ils n’ont pour vous que l’estime éprouvée pour un Kleenex !

D’ailleurs, j’ai remarqué que ce sont ceux qui livrent le plus d’informations à la presse qui sont les plus sévères à l’égard de ceux qui ne leur doivent rien ! Ils ne lisent que ce qui les concerne, car ainsi ils évitent de réfléchir au reste. Ils m’ont souvent demandé d’écrire, ou de faire écrire, ce qui les arrangeait, oubliant qu’un jour, peut-être, je pourrais les déranger.

J’ai, voici 50 ans, trouvé un éditorial de Noël Couédel dans L’Équipe Magazine que je dédicace à quelques éminents élus qui confondent les auteurs des faits rapportés et celui qui se contente de les publier : » Rien n’est plus fatigant que d’écrire ce que vous pensez vraiment de Alain, Gilles, Pierre ou Paul, de ceci ou de cela. Honnêtement c’est tuant. Vous déclenchez – dans le meilleur des cas – une avalanche de coups de fils, de lettres, de récriminations, de reproches. Y compris de la part de vos amis. Peut-être et surtout de la part de vos amis. Ce sont, en effet, ces derniers qui vous pardonnent le moins vos critiques.  » Me faire ça à moi « , disent-ils. Comme si le premier devoir que l’on devait à un ami, n’était pas la franchise. Le prix à payer est simplement l’inconfort quotidien. « J’adore véritablement ce texte, tant il est d’une criante authenticité.

La vedette du sport, le chanteur célèbre, l’homme politique installé ou en voie d’installation, sont douillets. Ils ne souffrent même pas une égratignure. Ils veulent en cette société de la communication que ne soit exclusivement publié que ce qui profite à leur image, et jurent leurs grands Dieux, qu’ils n’ont jamais dit ce qui est écrit quand les réactions sont défavorables. Dans ces rapports du  » donneur  » et du  » rapporteur « , l’intermédiaire joue un rôle clé.

Si l’on sait, comme journaliste, ce qu’il y a derrière le poids des mots, on trouve vite l’équilibre durable, ou alors, faute de respect mutuel, le conflit arrive très vite. Malheureusement, on est dans le  » donnant donnant  » institutionnalisé. J’ai beaucoup souffert de cette dépendance à l’égard des convenances du milieu. J’ai mis fin à une certaine période de ma vie de journaliste professionnel entre 1981 et 1982 car je ne supportais plus d’être  » complice « . Et pourtant j’étais le plus heureux des hommes.

J’ai découvert que le blog offrait une véritable chance pour ceux qui acceptaient le risque d’être impopulaires par leur franchise. Je me suis jeté dans la mêlée avec un enthousiasme juvénile il y a plus de vingt ans, et sans méfiance. Après plus de 7 000 textes publiés, je commence à vérifier que les hommes changent, mais leurs réactions demeurent ;

Chaque jour je joue au naufragé. Je lance un texte dans une bouteille sur les flots de plus en plus puissants de l’océan médiatique. Impossible de savoir en dehors de 37 % en moyenne des abonnés dont 16 % lisent la chronique qui s’intéresse au message. Peu de retours. Peu de commentaires. Il faut se persuader que la bouteille a été récupérée, ouverte et le texte qu’elle contient lu. Un pari quotidien qui déçoit mais qui m’a pourtant procuré tant d’amitié et de partage. Alors…

Bandeau le bandeau étonnant des lectures de hier donné à titre d’exemple. regardez bien le nombre de lecteurs par pays 

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Cet article a 7 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    Alors, tu es plus lu aux USA qu’en France!
    Quel paradoxe!!!
    Pour ma part, je me régale chaque matin et je crois que je ne suis pas le seul, même si l’on ne commente pas…
    C’est vrai qu’avec l’âge, tout ce qui me faisait réagir me lasse maintenant, tout simplement. A quoi bon la colère?
    Il y a tellement de gens qui parlent dans le désert!
    Allez, bonne journée quand même…

  2. Jean-Pierre Boué

    Bouteille bien reçue. Message lu…
    Merci!
    Bonne journée au frais!

  3. François

    Si vous lisez ces lignes, c’est donc que vous avez débouché la bouteille ( de rosé bien sûr !) et que, comme le Schtroumpf étoilé, vous dégustez avec délice le bréviaire … pour laïques (n’est-ce pas ?) émis par un site bizarrement à consonnance cycliste.
    Ces temps-ci, l’éditeur conseille la position allongée, à l’ombre, les orteils en éventail (oui ! ça rafraîchit !), le verre de rosé dégoulinant de fraîcheur (pas trop: l’angine guette!) à portée de main ! !
    Bonne journée

  4. faconjf

    Bonjour,
    mon petit pêché quotidien la lecture attentive de votre blog et mon gros pêché mes commentaires interminables.
    Merci à vous, votre production me pousse à me questionner sur le sujet du jour et souvent je m »autorise des dérapages incontrôlés qui doivent bien irriter vos lecteurs. J’essaie de m’infliger de temps à autres une diète de commentaires pour ne pas saouler votre lectorat.
    Si parfois je viens vous contredire c’est sans aucun doute parce-qu’il est déclaré plus haut:  » Comme si le premier devoir que l’on devait à un ami, n’était pas la franchise.  »
    Bonne journée

  5. pontoizeau-puyo martine

    Jean MARIE, je te lis us les jours, le matin de préférence, avec plaisir. Je commente peu, mais je lis les commentaires des autres. c’est très intéressant et je continue d’apprendre.
    Bonne après midi, reste au frais. amitrié

  6. JJM

    Ces « bouteilles » contiennent des messages qui éveillent la conscience ou ravivent des souvenirs générationnels. Je comprends le syndrome de la page blanche pour le vivre, presque chaque fois, en prenant connaissance de chacun des messages……que pourrais-je répondre ?
    J’ai bien quelques idées mais les développer c’est autrement difficile.
    Si je peux répondre à « façonjf » qu’il continue ainsi à nous saouler sans retenu !
    Pour finir c’était 3H00 de vélo ce matin, d’où une réponse tardive et comme il fait chaud ,c’est la saison des fraises, je les déguste avec un peu de vin bien frais comme il y a plus de 70 ans chez mon grand-père !Excellent pour la récupération!

  7. Alain.e

    Moi aussi, j’ ai jeté des bouteilles à l’ amère une fois vidée , Quinquina, Campari, Suze , etc….
    Lecteur assidu de ce blog , j’ y commente depuis longtemps à mon modeste niveau, mais l’ important , c’ est de participer.
    Je lis évidemment les commentaires des plus assidus avec plaisir également.
    Je me régale à l’ oral , je me maudis à l’ écrit car je fais des fautes d’ autographe, voire d’ orthographe, ça abime mon égo, et avec une femme prof ……
    Cordialement.

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