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Le cheval de trait compagnon de fortune en campagne

(Lors de mes rencontres avec Armand Graziana, le généreux médecin créonnais qui est le personnage caché de mon livre « Les 9 vies d’Ezio » alors qu’il évoquait la première de ses vies il évoquait avec émotion le cheval qui disait-il « les avait sauvés sa mère et son frère de la misère ». Cette référence à l’animal essentiel dans la vie des fermes au début du XX° siècle était empreinte de tendresse et marquée par une forte émotion qui traduisaient ce rapport privilégié entre les hommes et ces équidés sans lesquels la production agricole n’aurait pas existé.

Son père, l’un des cimentiers venus du formidable village piémontais de Postua étant appelé à rejoindre les Bersaglieri en 1915 avait été contraint de laisser femme et enfants seuls en France. Une situation très difficile car elle n’avait aucun moyen de vivre en dehors de maigres ressources venant du jardin et du poulailler. Il restait le tombereau et le cheval. Durant quatre ans le solide comparse permit à sa mère, femme dotée d’une énergie et d’une résilience sans pareille se transforma en convoyeuse de pierres de carrière. Un travail qui lui permit d’assurer un minimum de ressources.

Pour celui qui devint médecin grâce à l’école publique ce cheval appartenait à sa vie. Il constituait même un élément fondateur. Il affichait une admiration sincère pour cet auxiliaire massif dont il louait les mérites. Bien des enfants de cette époque adoraient ces colosses si doux et pourtant si puissants. Il y avait une respect pour leur générosité dans l’effort au service des travaux humains. Sans eux rien n’était possible. C’est la raison des attentions que leur portaient les hommes. Le cheval de trait prolétaire de cette espèce entraient dans les familles. De longues années plus tard on se souvenait de son nom, de ses manies, de son caractère.

Mon père avait eu dans sa jeunesse auprès de ses parents cultivateurs un solide compagnon de ce type pour travailler la vigne, « faire les foins » ou charroyer le bois. Une complicité s était créée. Il parlait de « son » cheval comme il l’aurait fait d’un ami proche. L’admiration et le respect transpiraient dans ses souvenirs avant que son regard s’obscurcisse. En effet l’animal qui un jour avait eu des envies de vagabondage s’était retrouvé sur la voie ferrée longeant la propriété de Lhoste-Blanc où la famille italienne s’était installée. Prisonnier de tube de rails il se retrouva face à une locomotive ayant ses vapeurs. Ce fut la mort du « petit »cheval ce qui plongea mon père dans une profonde détresse. Des décennies plus tard cette séparation brutale le hantait toujours.

Mon grand-père dut acheter un autre auxiliaire ce qui représentait une dépense conséquente. L’une des récompenses de mon enfance résidait dans l’autorisation de m;installer sur le dos large et soyeux d’une monture qui ne bronchait pas. Une image parfaite du slogan de la « force tranquille ». Les escapades en charrette chargée de « bastes » à travers les allées des vignes ou dans les chemins ruraux vers le chai constituaient des moments privilégiés. La mise en place du harnachement qui précédait le départ avait des allures rituelles. La sous-ventrière, les sangles plus ou moins larges, le collier en losange, les longues rênes soigneusement rangées dans l’écurie dans un ordre précis liaient le cheval aux brancards dans un ordre précis. Nul autre que mon grand-père ou mon oncle Mario avait le droit d’effectuer cette mission.

L’illusion rarement accordée de diriger l’attelage en tenant les rênes me conférait un statut de dominant usurpée car l’animal n’avait aucun besoin de guide pour connaître le chemin à suivre. Au retour avec une poignée de paille dorée je prenais plaisir à bouchonner le vaillant « travailleur » en sueur. Passer ma main sur les naseaux tellement soyeux ou lui gratter le front constituaient les récompenses ultimes qui pouvaient m’être accordées.

L’attraction du village à la sortie de l’école se situait dans les locaux du maréchal-ferrant Monsieur Maraillac installé au milieu du bourg. Il avait exercé cette fonction essentielle au château de Tustal alors propriété de Mme et M. Piou (1). Le couple y menaient grand train. Entre les chevaux de trait et ceux qui participaient aux déplacements en phaéton ou en cab ils avaient une tâche très prenante. Il finit par s’installer à son compte et par recevoir tous les équidés laborieux de Sadirac. Depuis l’école nous entions l’odeur inimitable de la corne brûlée par l’ajustement du fer rougi. Dès que nous étions libérés nous partions au spectacle. Vêtu de son tablier épais en cuir brut, le « père » Maraillac cigarette au bec répétait des gestes professionnels précis.

D’abord il raclait et taillait le sabot souvent était mal en point car les propriétaires attendaient le plus longtemps possible pour ne pas payer un ferrage qu’il jugeait onéreux. Ensuite il choisissait la « pointure » standard adaptée qu’il élargissait et rétrécissait pour que le cheval ne soit pas blessé ou handicapé. Enfin, opération qui m’inquiétait de loin car j’avais du mal à l’imaginer indolore, il clouait avec son marteau à tête plate et à pointe fourchue la nouvelle protection .

Si parfois le cheval, véritable force de la nature, manifestait une certaine impatience il paraissait jamais contrarié des soins qu’on lui dispensait. La force brute des chevaux de trait était prolétarienne, simple mais tellement rassurante. Je sans ma main sur les naseaux et l’odeur du crottin que je ramassais pour le bonheur des géraniums.

(1) Sénateur de la Lozère, député de Haute Garonne, Maire de Sadirac président du plus grand parti politique des débuts de la III° République il joua un rôle essentiel dans la séparation de l’Église et de l’État.

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