C’était il y a maintenant près de soixante-dix ans, dans la nuit qui tombait lentement. Après une longue journée de travail débutée quand un large disque solaire joufflu montait par-dessus les rideaux des arbres pour rassurer la nature sur sa volonté de réchauffer l’atmosphère, mon père attaquait ses heures supplémentaires. Elles étaient entièrement consacrées à l’autosuffisance de la famille avec la gestion d’une parcelle de terre jouxtant la mairie de Sadirac ou dans sa vigne.
Il lui fallait lutter sur ce lopin d’espoir avec frénésie contre une plante envahissante dont l’odeur me reste encore en mémoire et que j’exècre. L’armoise apparaissait en effet dès que la jachère était maintenue malgré tous les efforts de l’année précédente. Les soirées de cette semaine d’avril me rappellent des moments particuliers. Avec un cheval prêté puis des tracteurs empruntés et enfin avec un motoculteur Staub, sorte de monstre dévoreur de terre acheté d’occasion grâce à de patientes économies, il passait et repassait sur « sa » terre promise pour éliminer cette ennemie inexpugnable.
Il lui fallait une robustesse exceptionnelle dans des bras courts, noueux, pour maîtriser son engin destructeur pendant que nous étions chargés avec mon frère de détecter les racines ou radicelles remontées à la surface afin d’exorciser cette présence maléfique préjudiciable aux récoltes ultérieures.
Cette préparation méticuleuse occupait la fin avril ou de début mai, quand les soirées restent encore incertaines car sur le calendrier de ce qui était encore les Postes Télégraphes et Téléphone il avait repéré les jours où la lune permettait de… planter dignement les pommes de terre ! Une affaire sérieuse. Il est en effet fortement recommandé de mettre en terre les patates en période de lune montante.
Dans la cave sur une vieille toile cirée la semence était aussi en attente de cette période favorable où elle donnerait son énergie afin que poussent les véritables germes porteurs de récoltes automnales. Régulièrement nous descendions pour justement d’un coup de pouce sec enlever ces « pousses » qui épuisaient les tubercules supports ridés en s’étirant au maximum comme si elles recherchaient la terre dans le ciel. Celles qui étaient promises à la « reproduction » étaient dispensées de cette mutilation.
Chaque « patate » avait été soigneusement sélectionnée, quasiment dès la récolte de l’année précédente pour sa taille et sa fermeté. Pas question d’y toucher même si parfois en fin de stock, la tentation pouvait être grande de les mettre en frites ou en purée. La « Bintje » avait la préférence de mon père, qui échangeait avec ses copains de confiance quelques kilos de semence afin de renouveler les « mères porteuses » des repas de l’hiver. La race venue du Nord n’avait rien d’extraordinaire sur le plan gustatif mais sa productivité élevée avec des tubercules de forme ovale d’un calibre moyen assez élevé, permettait d’assurer le but recherché : sécuriser toute la famille ! La patate c’était la garantie de repas
Le grand soir arrivait à la ffin du mois d’avril après que la terre se soit reposée et ait été soigneusement aérée à la herse. Ma mère, mon frère et moi, entrions alors dans le plan de bataille s’étalant sur un ou deux jours selon le temps. Jusqu’à la nuit, nous participions à la « plantation des patates », opération aussi essentielle que la journée du tue-cochon chez mon grand-père.
Accolée à la rigueur d’un cordeau le dispositif s’effectuait avec un ordonnancement très précis relatif à la profondeur du dépôt de la semence, l’écartement entre les trous de réception et l’espace à laisser entre les rangs. Croire que planter les pommes de terre était une affaire familiale banale serait méconnaître véritablement l’importance de cet acte porteur des espoirs basiques de gens soucieux de se préserver des aléas de la vie sociale. Il n’y avait aucune arrière pensée de profit, aucun calcul mercantile dans ces soirées situées après que les premières hirondelles qui existaient encore aient fait le printemps.
J’avais un compagnon de soirée extraordinaire, un autre artiste du bel canto, totalement invisible mais véritablement annonciateur de lendemains qui chanteraient : le loriot ! En fait, son retour d’Afrique signifiait que la plantation des patates avait pris du retard à cause de la lune puisqu’il arrivait dans les quinze premiers jours d’avril. Rares sont les personnes qui peuvent affirmer avoir vu ce messager, pourtant flamboyant, du printemps. Il se réservait le privilège de meubler le silence de la nuit naissante avec un brio enchanteur.
Il reste dans ma mémoire intimement associé à l’aventure annuelle de la plantation des patates nourricières. Je ne peux pas entendre sa sérénade devenue très rare en bord de forêt ou dans la campagne sans penser à cette solidarité familiale dont je suis rétrospectivement fier.
A la dernière semence enfouie dans le sol, mon père pouvait lâcher : « on aura toujours des patates à manger ! ». En fait, il faudrait encore mener la guerre à l’armoise, puis à celle beaucoup plus attrayante, plus glorieuse pour moi, qui serait conduite, sulfateuse sur le dos, contre les doryphores ! Une autre histoire… qui donnait encore plus de la valeur à la récolte tout aussi collective et exigeante.
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Bonjour. Comme vos mots sont poétiques et… nourriciers !
Il est en effet fortement recommandé de mettre en terre les patates en période de lune montante.
Il faut surtout y croire ! Aucune étude scientifique ou observation empirique ne permet d’affirmer la véracité de cette déclaration, mais comme on dit « ça ne mange pas de pain ! ». Par contre ce qui est peut être plus météorologiquement justifié, bien que n’étant pas non plus scientifiquement prouvé, c’est qu’il faut attendre que fleurisse le lilas pour planter les patates.
Le Loriot. Rares sont les personnes qui peuvent affirmer avoir vu ce messager, pourtant flamboyant, du printemps.
J’en ai vu un une fois, émerveillé, dans la foret de Montlhéry, ça devait être au mois de juin 1964, et je m’en souviens encore.
Bonjour Baptistin, heureux de vous retrouver !
Bonjour Jean-Marie
Bizarrement, je n’ai jamais participé à la plantation des patates!!!
Mais j’en ai ramassé des tonnes… car chaque année j’y avais droit et c’est ainsi que j’ai gagné mon premier cyclomoteur!
En avril-mai c’était aussi le temps des asperges que mon père ramassait tous les soirs et que ma mère mettait en bottes pour aller les vendre au marché de Libourne le lendemain!
Et un peu plus tard dans la saison, ramasser les fraises. Je ne pouvais plus en supporter l’odeur, tant j’en ai ramassé…
Mais on manger sainement au moins!!!
Allez, bonne journée quand même…