Ce week-end reviendront inévitablement dans ma mémoire le visage et les gestes de ma grand-mêre paternelle. Elle répondait au prénom de Pasqua. Discrète, besogneuse, secrète elle transformait le jour qui portait son nom en moment de fête familiale aux parfums, aux odeurs, et aux saveurs de son pays d’origine. Comme Silvio elle avait abandonné en 1923 son village natal de San Stefano di Zimela tout près d’Arcole à quelques dizaines de kilomètres de Vérone, pour trouver une vie convenable. Issue de la famille nombreuse de Scarsetto, elle avait emporté dans son maigre baluchon de migrante vers la poussière noire crachée par les hauts-fourneaux de Talange, des recettes à la fois simples et précieuses que lui avait probablement transmis sa mère, Maria. C’était son trésor. C’était sa force. C’était sa fierté. C’était ce qui la rendait attachante.
Le jour de « Pasqua » étant la plus belle fête familiale italienne, elle réunissait toute sa famille proche autour d’elle, un peu comme ces poules qui veille sur sa progéniture. C’était le jour de gloire de la « nona ». Les aléas des querelles intra-familiales m’ont privé durant quelques années de ce rendez-vous avec l’amour transmis par la cuisine. J’en nourris des regrets et de l’amertume plus de soixante-dix ans plus tard. J’aimais tant ces tablées exhalant la continuité des racines. Elle déployait tout son savoir-faire ne devant rien à la sophistication réputée gastronomique pour nous rappeler que dans notre sang coulait le soleil et l’exubérance de « Ritalie ».
Exceptionnellement nous nous retrouvions dans la grande pièce au parquet ciré qui jouxtait la cuisine. Cet espace ne supportait pas un usage répété de la tribu des Darmian. C’est vrai que nous étions une « tribu » au sens grégaire du terme. Nous le restons aussi. Au plus grand désespoir des envieux, des aigris, des déçus, des affolés qui ont toujours vu dans cette solidarité familiale une suspicion mafieuse. Même la grande baie aux vitraux colorés de vert et de rouge donnait à la lumière des allures de là-bas. La salle à manger aux meubles très foncés rendait la table posée en son milieu encore plus lumineuse.
Pasqua n’y faisait que de rares apparitions en ce jour de Pâques pour ravitailler quatorze convives unis par leurs racines. Elle se devait aux marmites sur la cuisinière surchauffée où glougoutaient des bouillons de poules qui n’avaient aucun espoir de résurrection, au chaudron de légumes installé le cul au chaud dans la cheminée et aux plats qu’elle avaient gavés de charcutailles encore un peu « fraîches » car tout juste tirées des coffres de salaison ou dépendues du plafond où les courants d’air les avaient amaigries. Elle maîtrisait les temps de cuisson en levant un couvercle pour en tirer un « échantillon »; elle jaugeait au nez la qualité du confit de porc tiré de la « carotte » de graisse immaculée où il dormait à l‘abri des impuretés du monde. La « nona » s’érigeait en reine de Pâques, en mama généreuse et silencieuse.
Elle avait préparé depuis des jours ce rendez-vous qui signait sans qu’il le soit dit ou qu’il soit besoin de le noter, son rôle essentiel dans la famille. Elle avait fait bouillir des douzaines d’œufs de « son » poulailler disposé dans corbeilles. Elle en avait dispersé d’autres dans le parc devant la cette bâtisse que les propriétaires constructeurs avaient paré du prénom de « villa Félix ». La chasse pouvait débuter dès le retour de la messe où nous êtions alléss retrouver nos copains présentant leurs trophées discrètement durant un office plus énigmatique dans son contenu que les autres.
Pasqua n’avait confiance que dans ses produits. L’avant- veille elle avait pétri sa pâte à tagliatelles durant de longues minutes puis l’avait laissée reposer au frais avant l’épreuve de force le lendemain. Après avoir enfariné la toile cirée de la robuste table de la cuisine elle se lançait avec dans la confection d’une vaste plaque fine aplatie à l’épaisseur voulue. Lorsqu’elle estimait l’avoir atteint, avec un couteau tranchant elle taillait de fines lanières dorées qu’elle plaçait dans un panier garni d’un linge blanc. Ses incomparables tagliatelles se retrouvaient alors dans l’écrin d’une assiette de soupe chaude dont le parfum me traverse encore des décennies plus tard, la mémoire. Je crois avoir perçu un léger sourire chez elle en nous voyant quémander une assiettée supplémentaire. Elle avait le triomphe modeste.
Tout s’enchaînait ensuite pour un repas à l’italienne avec ses anti-pastis maison (Ah ! le goût du saucission); ses oeufs mimosa nappés de jaune d’or; son risotto aux foies de volaille et aux gésiers; ses plats dont la résistance cédait devant l’appétit de sa tribu; son riz au lait au zeste d’orange. Pasqua je l’ai pensé à posteriori effaçait chaque année probablement les difficultés de son enfance. Elle a vécu en autarcie avec son lait, ses élevages, son jardin et ses cueillettes. Elle sublimait les produits les plus ordinaires, elle transformait sa cuisine apparemment rustique en trésors du palais, elle donnait de l’amour par louches ou par tranches.
Elle est là devant moi avec ses cheveux grisonnants tirés en arrière, son tablier gris et son regard profond, son accent d’Italie, sa fierté de cuisinière au grand coeur. Elle me murmure qu’elle est heureuse de voir que pour « Pasqua » nous serons réunis encore par des œufs mimosas, des tagliatelles et un colombe traditionnelle de Pâques. Les tribus se serrent toujours autour de leurs souvenirs.
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Bonjour Jean-Marie !
Aaaaah ! Les repas de famille … et leur quasi disparition (une des raisons de la crise viticole ! !!) ! ! !
Malgré ta description à la Gargantua … italiano ( normal : Rabelais a séjourné en Italie!), ces grandes réunions de famille ne sont pas réservées aux italiens car, en bons latins, nous devons être à égalité.
Mes souvenirs d’enfance me ramènent chez mes grands parents (paternels et maternels) où les grandes fêtes religieuses (voire plus!) étaient synonymes de grandes tablées ( plus de vingt-cinq gourmands) qui occupaient la diagonale des salles à manger pourtant immenses à nos yeux d’enfants.
Mémé (paternelle), riche de son diabète, adorait cuisiner et pâtisser dans l’excellence. Je me souviens de poulets rôtis à la broche dont le croustillant me fait encore saliver (moi aussi!) ! De même, entre autres plats et gâteaux tous délicieux, je ne parviens pas à retrouver la saveur de sa crème anglaise dont elle a emporté le secret !
Concernant ces réunions pantagruéliques, nous, les boomers, sommes issus de «l’après-guerre ». Aussi, il est fort possible que nos ascendants cherchaient à oublier, autour d’une bonne table, les privations d’une période proche. On ne parlait pas de cholestérol !
Joyeuses Pâques à toutes et tous !
Amicalement
Que de souvenirs ! Chez nous aussi Pâques était une fête spéciale où la famille se retrouvait. La veille, maman faisait bouillir des oeufs que nous devions décorer avec des crayons de couleur. Nous nous appliquions pour offrir le plus beau bien sûr. Pas de chocolat en ce temps là…
Bonnes fêtes de Pâques ! Que ce moment soit un moment de paix dans ce monde devenu fou
Bonjour,
comme c’est beau, il ne manque que les odeurs de cuisine dans cette introspection. En vous lisant je retrouve une petite partie de cette Italie où l’art est partout, indicible beauté qui s’exprime à ceux qui la déniche sous les allées couvertes de Turin où dans les petites rues tortueuses de Vérone… L’odeur de la cuisine ancestrale qui flatte votre odorat dans les venelles des villages perchés de la Sicile. Les paysages sublimes du Salento ou des cinq terres. La romance chantée par le « capitaine » du petit bateau se frayant un chemin dans les grottes de Polignano. Tous les trésors de l’Italie vous attendent, poussez la porte des Alpes et toutes les merveilles italiennes envahiront vos cinq sens.
– L’Italien est un peuple si musical qu’au lieu de dire : ‘Vingt sous’ comme chez nous, il dit : ‘Une lire’ ! (Alphonse Allais) .
Dommage l’€uro à détruit ça aussi!
Que de beaux souvenirs, que j’ai plaisir a évoquer lors de mes insomnies, l’Italie détient chez moi une place de choix.
En cette période difficile les voyages sont compromis, heureusement je peux virtuellement voyager en consultant les milliers de photos saisies dans les instants magiques des heures dorées adulées des photographes.
Bon repos Pascal*
* » … je ne pouvais pas empêcher que le souvenir du temps pendant lequel j’avais cru passer à Florence la semaine sainte ne continuât à faire d’elle comme l’atmosphère de la cité des fleurs, à donner à la fois au jour de Pâques quelque chose de florentin, et à Florence quelque chose de pascal. » Proust, Guermantes 1920
Je n’ai jamais connu ces belles agapes, ces réunions familiales engendrant mélancolie parfois mais tendres souvenirs et je vous envie.
Quant à l’Italie, de Gènes à Amalfi et la Toscane, c’ est le plus riche, le plus beau, le plus émouvant voyage que j’aie fait.
Hummmm tu parles des pâtes de mamie Pâques et de la sauce au lapin … j’ai le souvenir d’une belle tablée dans le garage chez tonton Mario et tatie Pierrette, ce jour là il y avait les cousins d’Italie et tonton avait fait les pâtes comme mamie
Grand père lui faisait le risotto comme personne et les pâtes au four pour les fêtes de fin d’année
Un jour il m’a donné la Titania cette machine à pâte qu’il avait acheté avec grand mère en Italie
L’utiliser encore aujourd’hui c’est transmettre encore et encore le bonheur du partage et de la famille
Bonne fête de « pâtes » à tous et je vous souhaite des bonheurs à partager
Moi qui n’ai pas connu les tablées de mamie Pâques au Ruzat je garde pourtant un souvenir d’elle
Elle me faisait trier les lentilles pour que je reste sage un peu et après pour me récompenser elle me donnait tiré de sa boîte en fer avec des petits chats sur le dessus deux langues de chat une pour chaque main … une tendresse qui m’émeut toujours plus de 55 ans après