Journée passée loin de la triste réalité qui s’impose à moi. Une occasion de partager avec Josiane, Monique et Yves trois écoliers sadiracais avec lesquels j’ai traversé mon enfance. On n’imagine pas combien ce genre de retrouvailles permettent de sortir des miasmes du marécage dans lequel nous plonge le quotidien si on n’y prend garde. Le retour collectif sur le passé offre un bol d’air que l’on pense toujours pur. Au moment où le système éducatif peine et dérive, se souvenir de cette école qui nous a permis à tous les quatre de sortir des milieux très modestes où nous nous trouvions constitue un moment précieux. L’ombre de mon frère était là mais elle était heureuse, détendue et bienveillante.
Revenir plus de trois-quarts de siècle en arrière constitue en effet un privilège. Les circonstances nous ont permis d’en prendre pleinement conscience. Cette vie villageoise à l’abri des grandes turbulences du monde, garnie de petits bonheurs et de moments de partage simples, valorisants, collectifs agrémentée de visages plus ou moins flous a donc ressuscité durant quelques heures. Un souvenir en fait naître un autre. Une anecdote en engendre les suivantes jugées plus significatives. La nostalgie s’installe autour de la table mais elle n’étouffe pas les récits. Les « images » précises, floues, sépa ou colorées défilent. Les commentaires fusent.
Les instituteurs constituent les points d’ancrage de tout retour sur l’école. Le constat est unanime. On les as aimés. On les aime. On a un immense respect pour eux. Le couple Meynier se partageait tous les enfants affectés à l’école du Bourg allant de la section enfantine au niveau de fin d’études 2. Quatre niveaux pour l’une et quatre niveaux pour l’autre…. «J’ai pleuré quand j’ai quitté l’école pour partir en sixième reconnaît Monique tellement je les aimais ». L’influence de ce « ménage » est sublimée par le temps. Elle est pourtant réelle. Leurs personnalités, leurs méthodes, leur implication dans le tissu local ressurgissent comme des évidences. Ils nous ont imprégné d’une éthique, d’une morale et nous ont donné bune conscience.
« Nous venions à pied tous les jours. Il y avait plus de deux kilomètres entre la maison et l’école. Lorsqu’il pleuvait nous arrivions trempés. Madame Meynier nous faisait déshabiller, nous plaçait devant le poêle s’il était allumé. Elle montait chez elle nous préparer un chocolat chaud. Tu crois que ça s’oublie ? » Yves le boucher a une place dans son cœur pour cette dame digne et discrète qui a vraiment maqué nos débuts dans la vie scolaire. « Elle avait un guide chant. Elle jouait de la main droite et actionné une manette de la gauche » ajoute Monique qui adorait chanter et qui manage maintenant une grande chorale. Ces bribes mémorielles dénotent une ambiance. « J’ai aussi en mémoire le visage de ton père (NDLR : le mien) qui venait le samedi après-midi allumer les douches municipales. Nous devions toutes et tous y aller ». Yves comme tous les gamins sadiracais de ces années du début de la décennie 1960 retrouve avec le sourire cette spécificité que peu de communes rurales possédaient. Aller à la douche… que du bonheur !
Josiane va chercher des photos. L’une d’entre elles a été prises lors de l’un de ces concerts que le duo d’instits donnait avec absolument tous leurs élèves dans la salle des fêtes dénuée d’absolument tout équipement scénique. Peu importe les sadiracais y venaient en masse. J’y ai personnellement effectué un numéro de prestidigitateur et sur un échafaudage de fortune j’ai mimé les gestes du maçon sur une rengaine de Maurice Chevalier. Les filles se retrouvent en tutus. Le plus dur reste de trouver les noms des participantes. Chaque visage recèle pourtant une histoire de vie. Beaucoup trop ont justement quitté notre temps pour entrer dans le monde des souvenirs. Que sont-ils devenus eux qui venaient tous de familles modestes ou très modestes voire paupérisées ?
Le 17 octobre un rassemblement de toutes celles et tous ceux qui étaient il y a quarante ans ou plus sur les bancs des bureaux confectionnés par le menuisier du village de Sadirac sont invités à se retrouver pour partager le délice des évocations de leur parcours. J’y serai mais comme instituteur puisque j’ai eu le privilège d’exercer dans la classe de l’école de ma scolarité élémentaire. Je suis impatient comme celui qui doit ouvrir un cadeau dont il ignore le contenu. J’ai tellement été heureux dans ces locaux que les retrouver quarante ans plus tard m’offre une perspective jubilatoire.
J’ai toujours été un profiteur des souvenirs. J’ai dégusté à petites gorgées cette journée. Même si j’ai horreur de l’expression « c’était mieux avant ! » force est de reconnaître que les enfants actuels n’auront pas j’en suis certain cette chance. Le formatage, l’aseptisation, la déshumanisation, l’indifférence, la massification forcenée nivellent les parcours. Or « Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur. » selon Alfred de Musset. Je veux le croire.
En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
J’ai gardé précieusement les photos de classe, pas un nom d’élève ni de maître ou du prof n’y manque (j’ai aussi quelques unes de celles où j’apparais avec ma cohorte, revêtu de ma blouse grise réglementaire).
Parfois je les regarde avec mélancolie car jamais je ne rencontre un ou une de celles ou ceux qui y figurent.
Dispersés depuis longtemps comme feuilles au vent d »automne…
Que sont mes amis devenus ?
J’ai peu de souvenir,comme mes frères d’ailleurs,des élèves côtoyés à l’école primaire. les problèmes familiaux nous avez contraints de changer quatre fois d’école primaire.
Plus de 70 ans après,en allant chercher ma petite fille à école primaire Gambetta à Talence,j’ai revu cette cours,ses platanes,j’étais à l’époque en cours élémentaire.
Un peu d’émotion m’a gagné en revoyant cette école que j’avais quittée avec regret.Enfant la vie de nomade permet difficilement de lier amitiés.
Amusant,en consultant une des rares photos en ma possession,ma belle sœur s’était reconnue, alors que déguisés nous dansions, à la maison cantonale, sur la chanson de « Gitans » (D’où viens tu gitan etc…) écrite par Pierre Cour et composée par Hubert Giraud. Finalement le thème choisi me convenait bien!
Nous étions en CM1.