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« Instit’ soit-il ! »

En ce jour de rentrée des classes j’ai eu envie de vous relater à nouveau les conditions de ma première rentrée d’instit’. un moment particulier. Je radote…

Le vendredi 15 septembre 1967 il y aura donc soixante ans l’an prochain, j’effectuais ma rentrée d’instituteur dans la classe de Cours Moyen Première année de l’école publique de garçons de Castillon la Bataille. J’ai consacré un bouquin (1) malheureusement épuisé à cette journée particulière dans une vie professionnelle pour expliciter le chemin qui avait été le mien.

Depuis mon entrée à l’école élémentaire du Bourg de Sadirac tout a été conçu, mis en œuvre pour que je sois dans cette situation. Mon instituteur qui me dirigea vers le Cours Complémentaire, celui qu’avait eu ma mère qui ne me lâcha jamais en me doublant les doses d’orthographe, de grammaire, d’arithmétique durant ce qui n’étaient plus des vacances, le directeur du Cours complémentaire : tous quatre tour à tour me persuadèrent que ma voie était de préparer le concours d’entrée à l’École Normale où ils avaient tous les quatre effectué leurs humanités. Dans le fond c’est eux qui dans tous les domaines ont construit à l’insu de mon plein gré ce qu’aura été ma vie.

En 1967 j’ai terminé mon année de formation professionnelle. Un examen interne boucle les quatre années passées au séminaire laïque : le Certificat de Fin d’Études à l’École Normale (CFEN). Il n’avait aucun caractère officiel mais il déterminait un rang de sortie permettant l’attribution des postes avant la rentrée. J’avais noué des liens forts et amicaux avec le Directeur de l’E.N., Béarnais bon teint qui roulait les « r » comme les torrents charrient les galets dans les Pyrénées. Homme intransigeant, « granitique » même mais formidablement humain lorsque les circonstances l’exigeaient. Sorti major de la promo j’eus le redoutable « privilège » de dépendre de son bon vouloir en matière de nomination. C’était la tradition : il décidait lui-même de l’affectation de celui qui selon lui était le porte-drapeau de la formation dispensée à l’Ecole Normale. Ca ne se discutait pas !

Ayant assumé la fonction de responsable de promotion en 66-67 avec Serge Cartron aujourd’hui décédé pour organiser le voyage de fin de scolarité en Allemagne de l’Ouest mais aussi en République Démocratique Allemande à l’Est je le rencontrais au minimum une fois par mois. N’étant pas légalement majeur je ne pouvais prendre aucune décision sans sa validation. Au fil du temps des liens particuliers s’instaurèrent. Au retour du périple très compliqué chez les Allemands à la mi-juillet il envisagea l’orientation qu’il comptait donner à ma…carrière : je devais me diriger vers l’enseignement spécialisé ! Cette perspective ne m’enchantait guère mais comment le lui dire ?

Je me retrouvais en pleines vacances dans une classe pour jeunes délinquants primaires regroupés dans une classe d’observation dans un institut spécialisé. J’eus l’audace de lui téléphoner pour lui dire de loin que je « ne me sentais pas capable d’affronter pareille fonction ». D’un ton sec il me signifia « que je le regretterais ». Il me souhaita de bonnes vacances (ce furent probablement les plus belles de ma vie) et me donna rendez-vous quelques jours avant la rentrée ! Autant profiter de l’aubaine. Ce que je fis avec enthousiasme. On verrait bien.

Le vendredi 8 septembre en début de matinée le téléphone sonna en la Mairie de Sadirac où nous résidions. Ma mère affolée me réveilla en me demandant de descendre au secrétariat car « le Directeur de l’E.N. voulait me parler ! » . Je dévalais les escaliers pour répondre à une injonction courte et ferme : » je vous attends à 11 h 30 dans mon bureau ! ». Ma vaillante Deux-Chevaux me permit d’être à l’heure. La boule au ventre je me retrouvais dans cette vaste pièce du château Bourran à Mérignac où plusieurs détails m’intriguèrent.

Je fus dispensé de prendre les patins de feutre pour glisser sur le parquet ciré. Le fauteuil habituellement réservé aux « convoqués » avait été rapproché du sien sorti de derrière son large bureau. Il m’accueillit avec un large sourire, me questionna sur mes vacances et me demanda de m’asseoir face à lui. Ernest Monlau m’indiqua qu’il avait siégé la veille en Commission Académique Paritaire Départementale (2) pour les dernières affectations et notamment celles des Normaliens sortants. Aïe !

« Darmian contre l’avis de l’inspecteur du secteur je vous ai fait nommé Directeur de l’École de garçons à six classes de Castillon la Bataille créée après de sombres histoires ayant déchiré le corps enseignant local,. C’est officiel. Vous aurez votre nomination lundi ou mardi. Je veux démontrer que l’E.N. forme des instituteurs prêts à prendre des responsabilités. Tôt ou trad ils finiront pas les supprimer. Vous viendrez un jeudi par mois me rendre compte de votre mission. C’est certain que votre arrivée ne sera pas appréciée mais je vous ais capable de surmonter les obstacles ». Je me retrouvais sans aucune expérience directeur d’école et en plus face à une classe dont j’ignorais le niveau. « Le Maire est conseiller général et influent. Allez le voir de suite pour vous présenter ».

Je n’avais pas dit un mot et de toutes les manières je savais que ce serait inutile. A vingt ans, pas majeur ; novice dans le métier, passionné par la pédagogie Freinet très mal vue par la hiérarchie : je n’avais pas idée de ce qui m’attendait. Je sortis groggy du bureau. Encore une fois la filière « Instit’ soit-il » avait parlé pour moi…

(1) Jour de rentrée Éditions vents salés

(2) CAPD, organisme paritaire dans lequel je siégerai quelques années plus tard comme représentant du personnel… face aux Inspecteurs départementaux.

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Cette publication a un commentaire

  1. J.J.

    Ce remarquable personnage présentait, tel le « Janus Bifrons  » des romains, deux personnalités opposés : selon les circonstances, de redoutable critique, voir d’implacable censeur, il pouvait devenir d’une grande courtoisie amicale.
    J’ai eu l’occasion de pratiquer les deux attitudes : j’eus à affronter un sévère moraliste, suite à un acte de désobéissance délibéré(mais qui en réalité se justifiait par des circonstances dont les « autorités » n’auraient pu ou voulu tenir compte) qui, soit dit en passant éveilla en moi le sens des responsabilités, aspect de mon éducation qui avait été fortement négligé, voir omis dans mon milieu familial, et me procura les moyens de pratiquer une ligne de vie digne.
    Mais nous avions également apprécié ses visites le soir dans « l’étude » où il venait parfois s’entretenir et nous demander notre avis à propos de sujets graves touchant l’actualité.
    Il avait même organisé notre déplacement au théâtre pour aller écouter les « Frères Jacques » en tournée.
    Retour d’une « virée » à Arcachon, je fis un détour par Mérignac et me présentais, la secrétaire me fit savoir que « monsieur le directeur » ne recevait que sur rendez vous ou convocation. Je la priais cependant de lui demander s’il voulait bien me recevoir, ce qu’il fit avec la bienveillance et la sociabilité dont il savait user selon les circonstances.
    C’était début septembre 1966…

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