Nous sommes le 10 janvier 1982 et une brochette de ministres débarquent à Bordeaaux pour « remercier » Jacques Chaban-Delmas du coup de pouce discret mais efficace qu’il a donné à François Mitterrand lors de l’élection présidentielle de mai 1981. Derrière Gaston Deferre, maire de Marseille et pote de longue date de son homologue bordelais ; Jacques Delors, Ministre de l’Économie et des finances et ancien collaborateur de la bande à Chaban promoteur de la « Nouvelle société » ; Edith Cresson Ministre de l’agriculture ; André Labarrère Ministre chargé des relations avec le Parlement et Catherine Lalumière, secrétaire d’État chargée de la fonction publique…
C’est l’Élysée qui a demandé que ce déplacement massif soit organisé. Elle doit mettre en selle Catherine Lalumière pour les élections municipales de 1983. Ce voyage collectif avait mobilisé tout ce que Bordeaux compte comme forces de l’ordre d’autant que les jeunes agriculteurs ont annoncé une manifestation contre une Ministre qui leur déplaît fortement.
Je suis depuis plus de six mois responsable de la rédaction du nouvel hebdomadaire « Bordeaux Actualités » qui remplace le vieillot magazine « la vie de Bordeaux ». En fait Sud-Ouest a créé son propre concurrent pour éviter que des appétits s’éveillent dans un département où le quotidien est seul en piste. Notre journal ne pèse pas trop dans cette période et il est indispensable de trouver chaque semaine un « angle d’attaque » différent sur les événements bordelais. Pas facile face à l’armada de la locale de Sud-Ouest.
Connaissant l’un des inspecteurs affectés aux voyages officiels car j’ai joué au football avec lui, je lui propose de me permettre de suivre à ses cotés la protection des Ministres. Pas gagné d’avance. Ils e porte garant de moi auprès du commissaire divisionnaire Tocheport qui accepte après une rencontre à Castéja. Mon copain se porte garant pour moi et c’est suffisant. Je m’engage à ne pas dévoiler des éléments pouvant mettre en danger les policiers.
Le 10 janvier au matin, vêtu de mon imperméable mastic je retrouve Jean-Claude à 5 heures. Nous nous retrouvons au commissariat central pour le briefing. Dans les couloirs des cris, des engueulades, des portes qui claquent. Le climat est tendu. Lors d’un voyage de ce type trois parcours entre l’aéroport de Mérignac et la Préfecture, trois itinéraires ont été minutieusement préparés et répertoriés. Celui qui sera emprunté par la voiture officielle sera désigné au dernier moment. Or dans la nuit celui qui a été retenu a été couvert d’inscriptions hostiles à… Deferre et indirectement à Badinter qui a fait abolir la peine de mort quelques mois auparavant . Il est indéniable que ce ne sont pas des plaisantins car ils ne pouvaient pas connaître le trajet.
J’assiste à une scène surréaliste Les accusations pleuvent dans le bureau de Tocheport où je me planque. Le commissaire vitupère contre le responsable du SAC qu’il nomme par son surnom : « Gros Lulu » . « C’est lui j’en suis certain. Cet enfoiré il va me faire virer ! Démerdez-vous mais il faut que sur ce trajet toutes les saloperies aient disparu avant l’arrivée de Deferre. Toi Jean-Claude tu ouvriras la route devant le cortège officiel. Tu le fais à l’envers. Démerdez-vous. Au boulot ! ».
Dans la Golf qui nous est affecté nous partons pour ce qui me paraît relever de la mission impossible. Jean-Claude s’arrête devant un tabac-presse de la place Gambetta et rafle tous les Sud-Ouest disponibles. Dans un chantier nous récupérons des cailloux. Il avait emprunté aux femmes de ménage leur serpillière et leur seau. Il remplit ce dernier de terre qu’il dilue avec de l’eau. Je l’aide autant que je peux. Nous voici en route. Il n’y a en effet que les rues empruntées par le Ministre de l’Intérieur qui ont été parsemé de slogan « Deferre démission ! » ; « Deferre pourri ! » . « Deferre vieux crapaud » ; ; Badinter à mort ! » ; « Badinter démission ! », « Badinter dehors ! ». Sur les abribus, sur les murets, sur les murs les inscriptions ont été tracées à la hâte. Robert Badinter est particulièrement visé. La disparition de la peine de mort n’a pas été « digérée » et les auteurs de ces invectives ont vidé leur haine contre le Ministre de la justice.
Jean-Claude traque chaque trace et la dissimule en la barbouillant de terre ou en la dissimulant derrière les grandes feuilles du journal dépliées qu’il maintient avec des pierres ou des cailloux. Il effectue aussi un mélange des deux techniques… Une course contre la montre car l’avion est annoncé sur la radio qui crachote des infos dans la radio. Nous devons filer vers Mérignac.
Nous passons tous les contrôles et nous stationnons sur la piste. Dès que l’avion officiel se pose le ballet des véhicules se déploie. Nous nous filons devant… rattrapant quelques erreurs de dissimulation. Arrivés à l’entrée officielle de la Préfecture nous garons la Golf. Nous fondons dans la masse des officiels qui attendent. La voiture du Préfet qui a été réservée au Ministre de l’intérieur arrive. Deferre descend avec son chapeau. Il sourit, serre des mains et monte dans le étages. Jean-Claude s’approche du chauffeur et du flic de l’escorte. Il questionne inquiet : « A-t-il vu quelque chose ?
– Vu quoi ? répond étonné le garde du corps.
– Les inscriptions contre lui et Badinter ?
– Tu risques rien mon gars. Il est myope et n’y voit pas à trois mètres ! »
Jean-Claude et moi nous rions de bon cœur. Il appelle le PC et rassure Tocheport !
Le Gros Lulu et le SAC doivent fulminer. Ils ne renonceront pas. Au moment du repas à l’Hôtel Aquitania au lac le trajet est aussi souillé de tags. L’opération « masque » repart. Mais cette fois nous avons eu le temps de faire de la colle pour affiches. Plus facile ! Je n’en parlerai pas dans mon papier ! La journée fut longue et mouvementée…
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Un agréable souvenir qui me revient à la lecture de la chronique d’aujourd’hui.
Pendant la charmante période où l’OAS menait des expéditions et sabotages dans la métropole, j’avais été repéré par le radar de ces braves gens qui ne nous voulaient aucun bien. Avec quelques collègues nous avions reçu des menaces diffuses. Je travaillais alors en pleine campagne, mon logement au plus de 300 ou 400 mètres de la plus proche habitation.
Les renseignements que l’on m’avait fournis m’avaient amené à me procurer un fusil qui me tenait compagnie, à la tête de mon lit. Comme il n’aurait pas été prudent que je le promène dans la voiture lors de mes déplacements (il y avait de fréquents contrôles de gendarmerie sur les routes et même si je connaissais bien les gendarmes du coin, j’aurais eu des ennuis), j’avais glissé sous mon siège une petite et solide pelle dont j’avais aiguisé un coté, ce qui en « combat rapproché » en eut fait une arme redoutable. Je n’ai heureusement jamais eu besoin d’utiliser ces engins et réalisais plus tard que j’avais développé une belle paranoïa.
Mais j’ai un peu relativisé lorsque j’ai lu un texte de Gaston Deferre qui avouait qu’à la même époque il avait un pistolet mitrailleur dans son tiroir de bureau.
Quel est cet élégant jeune homme que l’on voit à la droite de l’image ?
A J.J, moi je l’ai reconnu l’élégant jeune homme…
Bonjour !
Bon! Vous l’avez reconnu ! ! !
Mais, au fait, vous savez pourquoi il a les mains aux poches ? « Bon sang mais c’est bien sûr ! » comme aurait dit un célèbre commissaire à la bouffarde aussi illustre : il avait les mains encore pleines de terre du camouflage ! ! ! Je ne vous raconte pas l’accueil de M-C ! ! !☺☺☺
Cordialement
Bonsoir,
après une journée trépidante, il est bon de lire une chronique qui fait sourire. Cependant j’observe à travers votre récit le syndrome Potemkine qui hante les thuriféraires des ministères qui tendent à gommer du paysage toutes les aspérités et faire croire que tout le monde aime les ministres. L’expression « village Potemkine » remonte au Prince Grigory Aleksandrovich Potemkine, ministre russe qui, pour masquer la pauvreté des villages lors de la visite de l’impératrice Catherine II la Grande en Crimée en 1787, aurait prétendument fait ériger des villages entiers faits de façades en carton-pâte.
Et voila comment nos bons ministres se coupent des réalités vécues par leur bon peuple, oubliant du même coup les difficultés du moment.
Si vous ajoutez la haine savamment distillée pour diviser les opinions et les contestations et que vous incorporez une bonne dose de clientélisme pour lequel vous ouvrez les vannes du quoiqu’il en coûte, après une lente macération vous obtenez le cocktail magique que nous dégustons depuis des années.
Bonne soirée