You are currently viewing Le procès faux-cul du journalisme ordinaire

Le procès faux-cul du journalisme ordinaire

Ce que l’on appelle « l’affaire « Legrand-Cohen » prend une tournure nouvelle car elle met en évidence les ambiguïtés médiatiques habituelles. Les faits ne sont pourtant pas d’une importance capitale et ne remettent pas fondamentalement en cause la valeur des personnes concernées. C’est l’exploitation qui est faite comme c’est de plus en plus le cas des vidéos volées sur les réseaux sociaux qui pose un problème de fond.

Comme dans tous les domaines il est en effet difficile de délimiter la frontière entre le rôle social d’une personne et ses démarches individuelles. Il n’y plus aucune limite et il faudrait à chaque seconde, dans n’importe quelle situation, dans quelque lieu que ce soit à l’environnement qui peut basculer en défaveur de celle ou celui qui ne se méfie pas.

Un journaliste quel que soit sa spécialité ne peut pas exercer sérieusement son métier sans s’astreindre à des rencontres informelles avec les référents du secteur qui l’occupe. Croire que la rencontre entre les deux éditorialistes de Radio France et des responsables du PS est l’amorce d’un complot relève de l’ignorance totale du fonctionnement médiatique. Sur la base de ma modeste expérience dans le monde du journalisme j’ai retenu que si l’on se contente de rapporter les postures, les prises de position institutionnelles, les déclarations stéréotypées le métier n’a pas d’intérêt.

J’ai coutume de ressasser que la vie sociale est un iceberg dont on regarde la partie émergée avec intérêt, que l’on décrit avec enthousiasme, que l’on présente comme étant exceptionnelle alors que la partie la plus importante se trouve immergée. Impossible de la percevoir sans plonger dans l’eau froide et ne pas se contenter des apparences. Or la « communication » qui entoure les personnalités n’a qu’une hantise : empêcher le journaliste de « plonger » et de restreindre à rester sur ce qu’il est utile de lui montrer. C’est valable dans le milieu politique mais aussi dans celui du sport, de l’environnement, de l’économie et de la culture !

C’est souvent au comptoir d’un bistrot, autour d’une table, dans une manifestation et dans des échanges informels que l’on comprend ce qui relève de la stratégie des rapports avec les médias. Le déjeuner est un outils professionnel. Le café partagé n’a jamais été une compromission mais un élément utile pour apprendre, comprendre et éviter parfois de se tromper. Certes tout est dans la manière dont on aborde ses rencontres. Legrand et Cohen ont péché par orgueil professionnel car ils se sont cru à l’abri du guet-apens. Tous les jours dans la Brasserie « Le Bourbon » au restaurant « Chez Françoise » à Paris, à quelques centaines de mètres du Palais Bourbon, des rencontres informelles similaires ont lieu.

Une fois je me suis trouvé à la table à coté d’un journaliste qui œuvre désormais sur une chaîne d’info continue se trouvant en grande discussion avec Julien Dray… J’ai eu le malheur de l’écrire dans Roue Libre et je me souviens encore de son coup de téléphone vindicatif ordonnant au petit écrivaillon que j’étais de retirer mon texte. Je me souviens aussi de mes repas avec Jean-François Lemoine qui me demandait en tant que patron de presse de lui décoder la politique départementale. Est-ce que j’étais compromis? Il n’existait pas alors la vidéo volée mais l’enregistrement pirate. En fait pas un des accusateurs du duo de France Inter ne peut s’afficher en parangon de vertu. Les aboyeurs de Cnews qui sont des commentateurs de l’actualité et pas des informateurs ont sauté comme des chiens sur un os à ronger.

L’évolution actuelle des rapports entre décideurs, acteurs, exploiteurs et ceux qui rendent compte de leurs actes a matière à inquiéter. Tout est verrouillé et même cadenassé. Conférences de presse sans avoir le choix des interlocuteurs, communiqués tout prêts livrés clés en mains, choix de phrases chocs, public complaisant ou fabriqué et utilisation des supports médiatiques pour modeler l’opinion dominante : l’important n’est pas dans des prises de position autour d’un apéro mais dans l’instauration d’un système déniant toute place à la prise de risque journalistique.

L’indépendance des journalistes est souvent liée aux sources de financement du média dans lesquels ils bossent et plus encore dans la manière dont ils conçoivent leur métier. Personnellement je préfère celle de Legrand et Cohen à celle des propagandistes de la galaxie Bolloré qui font eux, sans vergogne du journalisme alimentaire. Supposons un instant que la vidéo ait été volée lors d’une rencontre avec des responsables du RN. En aurait-on fait la même utilisation… chez les influenceurs d’extrême-droite ? Ceux d’extrême-gauche se seraient en revanche déchaînés. Connaissez-vous ceux qui se rendent à l’Élysée, à Matignon, place Bauveau  pour casser une petite grain, qui brunchent avec Bardella ou Marine ou invitent leurs potes à un plateau « nourricier » sur la télé qu’ils dirigent  ? La preuve que la tendance à l’exploitation outrancière a le plus grand avenir.

Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Cet article a 2 commentaires

  1. J.J.

    « Croire que la rencontre entre les deux éditorialistes de Radio France et des responsables du PS est l’amorce d’un complot relève de l’ignorance totale du fonctionnement médiatique. »
    Les auteurs du complot, eux, sont eux parfaitement au courant du fonctionnement médiatique, justement.
    Par contre, le « public » n’étant pas forcément informé des us et coutume de la profession , il était facile de détourner, en utilisant frauduleusement les parties « intéressantes » et bien sélectionnées du rush, d’alimenter les soupçons et convaincre facilement les bas de plafond, téléspectateurs ou auditeurs de ce genre de presse.
    D’ailleurs Patrick Cohen a demandé à la justice la publication de l’intégralité de l’enregistrement, avec des coupures bien choisie, on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui.
    Souvenons nous de la déclaration de Michel Rocard :« La France ne peut pas accepter toute la misère du monde « , en évitant soigneusement de publier la suite : mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part »
    Le procédé rappelle les arguments et les documents douteux utilisés en particulier par les anti dreyfusards ou plus tard les « camelots du roi.
    C’est signé.

  2. Hervé Mathurin

    Ancien journaliste professionnel dont une partie à traiter la politique girondine, j’ai moi aussi sacrifié à ces déjeuners où je glanais bien plus d’information que dans une conférence de presse. Jean-Marie est bien placé pour le savoir… Il y a donc, comme il le dit, beaucoup d’hypocrisie dans l’exploitation de cette vidéo volée, procédé qui n’est d’ailleurs pas l’apanage exclusif de l’extrême droite, il faut quand même le rappeler.
    Le problème du journalisme politique est qu’il est suiviste. Il suffit de voir le traitement, notamment dans les médias publics, de la taxe Zucman, devenu l’alpha et l’oméga du redressement des comptes publics alors que personne au monde ne l’applique stricto sensu et qu’on n’est même pas certain qu’elle soit constitutionnelle. Si ce n’est pas du bourrage de crâne, c’est quoi ?
    Je me souviens aussi d’une visite de campagne de François Hollande où la meute des micros et caméras le suivait comme les moutons de Panurge dans une cohorte ridicule. S’il était allé pisser, elle l’aurait attendu devant la porte des WC. Idem quand Juppé était ministre. Dès qu’il prenait la parole devant la mairie, sa tête disparaissait derrière les micros, tout ça pour des propos de circonstance. J’avoue qu’alors, je n’étais pas fier d’exercer ce métier. Et pas mécontent de le quitter quelque temps après.
    Il est clair que l’émergence des chaines d’info et des médias internet a exacerbé une concurrence qui n’a pas servi l’information mais le spectacle, le superficiel, le buzz. Et le triste est que les politiques jouent tous ce jeu. Y compris ceux qui se disent anti système. médiatique ou autre. Et ce qui est encore plus triste, c’est que les Français se font généralement avoir, sauf ceux qui tiennent à sortir des postures imposées. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour notre démocratie.

Laisser un commentaire