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Passé ou présent d’été (1) : le miracle Brel !

Jusqu’au 16 août je vais tenter de partager avec vous lectrices et lecteurs qui êtes encore prêts à vous pencher sur un écran le matin ou dans la journée, une série intitulée « présent ou passé d’été ». Un défi quotidien !

C’était un lundi soir d’été 1965, il y aura soixante ans dans quelques semaines. Inimaginable à notre époque, et encore plus surprenant en ce temps là. Il était là, devant moi, accoudé au comptoir nettoyé à la hâte par la main respectueuse de Marcelle l’employée des lieux, avec son torchon humide comme ce vent qui efface le brouillard là-bas, dans les plaines flamandes. Installé sur un tabouret, tirant sur des cigarettes Boyard énormes, le regard tourné vers un plat pays qui n’était que le sien. Des demi-bottes marron aux pieds, une allure dégingandée, nonchalante, absente, enveloppé dans des volutes sveltes et argentées : Jacques Brel était ailleurs !

Un silence respectueux s’était installé dans le Café créonnais « Le Sport » donnant sur la place centrale encore marquée par les stigmates de la fête de la veille. Les ballons de « rouge » s’enchaînaient, comme autant de potions pouvant le protéger d’une angoisse palpable, d’une mélancolie pesante. Le chanteur en tournée intensive cette année-là passait par Créon. J’avais dix-huit ans, et j’observais avec envie celui qui promenait sa solitude au milieu des autres. J’aurais tant voulu dialoguer avec lui. Impossible de le déranger de son voyage en solitaire sur la mer agitée de ses pensées.

Dans quelques heures, sur une scène installée au fond d’un garage de l’entreprise du Maire d’alors Michel Bastiat transformé en salle de spectacle provisoire, il exhiberait sa silhouette de Don Quichotte en errance perpétuelle, face à un public inconscient de la chance qui lui était offerte par une programmation inouïe à l’échelle d’une ville de 2 500 habitants.

Importuner celui qui avait accepté de se déplacer avec ses ami(e)s la « Mathilde », les « Bourgeois, », le « Jacky, » , la Fanette et les marins du port d’Amsterdam n’était pas imaginable. Ici, dans ce bistrot paisible, il jouait en toute sécurité au Robinson Crusoé des comptoirs, un art extrêmement rare, que seuls les bourlingueurs des océans de la soif, allant de port en port, savent pratiquer sans sombrer.

Brutalement, il s’écarta du tabouret où il attendait que l’horloge avance vers l’échéance d’une énième soirée dite de « tour de chant », dans cette France qu’il arpentait avec une volonté inextinguible de contact avec le public. Jacques Brel, entomologiste d’une société distribuait quasiment tous les soirs des rôles ingrats aux marins, aux notaires, au bedeau et même à son Éminence l’archiprêtre qui ne prêche plus depuis belle lurette au couvent. Créon mettait un visage sur ces portraits tendres ou au vitriol.

Le solitaire quitta vers 19 heures la face visible du théâtre des hommes pour se réfugier dans le huis clos d’une chambre à l’étage. En tournant la tête il découvrir sur le mur une affiche annonçant en première partie de sa prestation « Les Damphil’s ». Il questionna la patronne dont le fils jouait au sein de ce groupe de rock local ne possédant qu’une expérience réduite de la scène. Il parut étonné mais ne formula aucune remarque. Il réclama « une caisse de bouteilles de Bordeaux, » au rouge aussi vif que celui des drapeaux du temps de Jaurès, histoire peut-être de se donner du cœur à l’ouvrage. Il ensevelissait sa tristesse ou son angoisse dans le velours mordoré des rêves lointains que génère le vin.

« Les hommes prudents sont des infirmes » : cette phrase résumait le parcours de celui qui restait l’un des plus grands noms de la chanson francophone et le modèle de l’artiste expressif sur scène. « Ne me quitte pas », « Amsterdam », « Ces gens-là », « Les vieux », « Les remparts de Varsovie » et même « Vesoul »… n’étaient pas encore entrées dans la légende. Brel se préparait simplement à déverser ses obsessions, ses constats, ses caricatures, ses réalités, ses doutes, ses amours avec l’espoir que lorsque le rideau retomberait, il n’aurait aucun regret, car il aurait tout donné aux autres. L’artiste de passage se consumerait sur scène, puisant au plus profond de lui-même des tonnes de sincérité comme si sa vie en dépendait.

Il se glissa durant tout son récital dans chacun de ses personnages, gestes théâtraux à l’appui, visage en sueur, postillons au vent pour secouer des spectateurs ne se rendant pas compte que les sosies de ces femmes et hommes du pays du vent se trouvaient parmi eux, face à lui. Aucune retenue, il partait dans une valse à mille temps l’emportant aux confins de la raison. Il offrait sa passion en pâture au public mais il ne céda jamais à la tradition du rappel, qu’il jugeit démagogique, pas plus au cœur de l’Entre-Deux-Mers qu’ailleurs. Il avait tout donné. Il n’avait pas mégoté sur son sa passion.

Laboureur des émotions, moissonneur des images, glaneur de moments imaginaires, pétrisseur des ambiances, peintre impressionniste des paysages, vendangeur de grands crus d’un répertoire exceptionnel, ciseleur de mots, Brel gonflé d’énergie spirituelle avant son entrée sur scène laissait une enveloppe charnelle vide à sa sortie. Impossible de rester insensible à la fougue dégagée par cet homme, dévoreur des espaces peuplés par des personnages émouvants dans leur simplicité ou grotesques par leur exagération..

Il arpenta le plat pays de la scène créonnaise avec une étonnante facilité, sans aucun mépris pour sa frugalité technique. « Avec infiniment de brumes à venir, avec le vent de l’Est, écoutez-le tenir, son plat pays finit par être le mien… »  Brel entra ce jour-là dans mon esprit comme un homme d’une dimension exceptionnelle par sa tonitruante sincérité. Il imprégnait les cœurs par sa présence, et personne ne pouvait échapper à l’incendie causé par son énergie et sa passion. Sa mort, d’un cancer du poumon, le 9 octobre 1978 à 49 ans, à Bobigny près de Paris (il aurait dû aller s’éteindre à Vesoul), réveilla d’ailleurs un sentiment bizarre en moi, car en quelques minutes, il s’était insinué dans mon univers proche.

Je n’ai rien oublié de cette rencontre avec l’un des plus grands poètes de la fin du XX° siècle que notre société a oublié, car il était hors des sentiers battus du show-biz avec sa gueule de pilier de comptoir. J’aime encore évoquer ces clichés d’un albatros maladroit posé sur un plancher rugueux, malaisé et brinquebalant. Il portait toute la vérité de ce « peintre » des mœurs flamandes, car il n’était pétri que de vérités qu’il déclinait avec un talent naturel leur donnant une dimension exceptionnelle.

L’albatros s’envolait, par le cœur et la passion, au-dessus du public. Il happait les regards. il emportait les réticences. Il offrait son âme aux autres. Il survolait avec une insolente facilité un monde auquel il reprochait sa désolante mesquinerie. Il le dénonçait, il le caricaturait, il le mettait en scène, il le dominait. Il le regrettait tout bonnement, mais il l’aimait.

Jacques Brel, tu me manques car la pendule de mon salon s’affole. Elle croit, la pauvre, que le temps de notre époque n’est que de… l’argent, alors qu’il n’est que ce qui donne de la valeur et un sens à nos souvenirs.

La photo du bandeau est de Michel Vigneau faite sur la scène créonnaise en 1963 

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Cet article a 6 commentaires

  1. J.J.

    Beau portrait aussi passionné et flamboyant que le personnage qui l’inspira.

  2. Gilles Jeanneau

    Je m’associe!
    Quelle classe!
    Mon institutrice, Mme CASTAY, que tu as sûrement connue, adorait ce chanteur…
    Son fils Jean-Marc, instituteur, a disparu bien trop tôt et je n’ai plus de nouvelle de son frère Jacques, le footeux devenu rugbyman!
    Bonne journée à vous toutes et tous.

  3. JJM

    « Le cœur bien au chaud Les yeux dans la bière Chez la grosse Adrienne de Montalant Avec l’ami Jojo Et avec l’ami Pierre
    On allait boire nos vingt ans…… »
    Ce jour là tu n’allais pas boire tes 20 ans, Jean-Marie,tu n’en avais que 18,mais les bourgeois sont de plus en plus présents et les pauvres de plus en plus nombreux.Quel talent,magnifique évocation,merci,sincèrement merci pour ce beau texte.

  4. faconjf

    Bonjour,
    merci pour cet hommage au grand Jacques Brel né le 8 avril 1929 à Scharbeek, en Belgique, dans une famille d’industriels fortunés. « L’argent ne m’a jamais donné de bonheur. J’ai été élevé dans l’argent ; j’ai vu toutes les saloperies qu’il fallait faire pour en avoir » déclarera-t-il. Il a bercé ma jeunesse et j’ignorais alors les sacrifices qu’il avait faits pour accomplir son chemin. Malgré ses réticences, il accepte le cadre que son père lui impose, devenant directeur commercial dans l’usine familiale.
    La cartonnerie Vanneste et Brel, spécialisée dans les cartons d’emballage, emploie alors près de trois cents salariés. Jacques Brel s’y ennuie mortellement : « Je ne sais pas si vous avez déjà vendu du carton, mais c’est très triste ». Le besoin de solidarité, d’aider les moins chanceux ou les plus faibles, l’oriente vers un mouvement de jeunesse d’inspiration chrétienne, fondé en 1941 (pendant l’Occupation !) et qui a un rayonnement en Belgique pendant une quinzaine d’années : la Franche Cordée. Il y rencontre « Miche », qu’il épousera en 1950 et avec qui il aura très rapidement une fille, Chantal qui voit le jour en 1951. Deux autres filles suivront : France en 1953 et Isabelle en 1958.
    C’est en cette année 1958 que Brel largue les amarres ,laissant en Belgique son épouse Miche et ses filles, Brel s’installe dans une petite chambre d’hôtel à Montmartre. Minable mais pratique, car proche de la salle de concert des Trois-Baudets fondée par Jacques Canetti et où Jacques Brel va se produire régulièrement.
    C’est aux Trois Baudets qu’il rencontre Georges Brassens avec qui il restera ami jusqu’à sa disparition. Si Brassens vient de débuter avec succès, Brel rencontre quant à lui plus de difficulté : le public le trouve piètre interprète et empoté. Après un mois aux Trois Baudets il est viré. ans les médias, la censure existe toujours. À la radio nationale, la RDF (qui deviendra RTF, puis ORTF) enchaîne les bulletins d’information très conformistes dans le ton et dans le contenu. En matière de chanson, la diffusion est soumise à la bienséance. C’est ainsi que la plupart des premières œuvres de Brassens, comme Le Gorille, Le Mauvais Sujet repenti ou La Mauvaise Réputation, sont interdites d’antenne. Ce sont les radios dites périphériques Europe 1, Radio-Luxembourg (futur RTL) et Radio Monte-Carlo installées hors du territoire national et donc hors du monopole de la RDF qui, les premières, vont oser diffuser Brassens, Ferré et bientôt Brel qui s’impose en chanteur pacifiste et anti-militariste avec « Le Diable ça va », dont les paroles font référence à la Seconde guerre Mondiale et au régime nazi.
    Pourtant en 1954, Juliette Gréco, qui est déjà une vedette, reçoit Jacques Brel dans son salon et lui demande de chanter son répertoire. Juliette Gréco raconte :
    « Il avait l’air d’un loup, d’un animal un peu sauvage, avec une guitare au bout d’un bras très long. Il a commencé à chanter et moi j’ai commencé à fondre, à me dissoudre. J’étais éblouie, émerveillée. J’ai dit : “Je ne veux pas chanter ce que vous chantez. Vous allez les chanter tout seul. » Juliette Gréco ajoute tout de même « Le diable (ça va) » à son répertoire. Cette chanson sera la première d’une série de chansons antimilitaristes.
    En 1959, « La Colombe » fait scandale en exhortant à la paix en pleine guerre d’Algérie : Pourquoi cette fanfare / Quand les soldats par quatre / Attendent les massacres / Sur le quai d’une gare…
    Ce sont les radios périphériques qui feront de Brel un chanteur à succès avec ses chansons d’amour « Quand on n’a que l’amour » sorti en 1956. Enfin le succès est au rendez-vous !
    En 1957, son second 33 tours reçoit le grand prix de l’académie Charles Cros. Fin 1958, Brel fait un triomphe à l’Olympia. Dans la foulée, il crée son immense chef-d’œuvre : « Ne me quitte pas. » après sa rupture avec l’actrice Suzanne Gabriello.
    Larguer les amarres reste la spécialité de Brel face à l’hypocrisie, « la facilité à faire semblant » (Grand Jacques, 1954) des adultes révulsent le chanteur qui, quant à lui, écorché vif, ne sait pas duper les autres. Sans doute est-ce pour cela que, lassé, le chanteur décide de faire ses adieux à la scène en 1967 au Casino de Roubaix. Les 1800 places de cette salle de concert provinciale s’arrachent en quelques heures.
    Il devient metteur en scène et auteur de comédies musicales ( l’homme de la manche) et aussi acteur ( les risques du métier) et réalisateur de films ( frantz). La sensibilité, le charisme de Jacques Brel lui donnent une profondeur humaine grâce à laquelle il crève l’écran. Cayatte aura, dix ans plus tard, ce commentaire : « La venue de Brel au cinéma, c’était un cadeau pour le cinéma français. » Il clôt sa carrière cinématographique sur un ultime succès avec L’Emmerdeur d’Édouard Molinaro, dans un duo hilarant avec Lino Ventura.

    Atteint d’un cancer du poumon, Brel largue une dernière fois les amarres en se lançant dans un tour du monde sur son voilier en 1975. Diminué, épuisé par cette aventure, il suit les conseils de sa dernière compagne, Maddly Bamy, et interrompt sa traversée pour poser son sac aux îles Marquises. Il y enregistre son dernier 33 Tours, Les Marquises, en 1977 et s’éteint le 9 octobre 1978 à Bobigny dans la banlieue parisienne. Il est enterré à Hiva Oa, une île de l’archipel des Marquises, comme Paul Gauguin.
    On peut admirer la statue de Jacques Brel exposée à Vesoul « Vivre debout ». Ou bien encore place de la Vieille Halle aux Blés à Bruxelles. L’Envol est une statue de bronze représentant le chanteur belge Jacques Brel, sculpté par l’artiste Tom Frantzen.
    Jacques Vassal, membre de l’Académie Charles-Cros, est l’un des grands spécialistes de la chanson française. Sa biographie, Jacques Brel, Vivre debout (éd. Hors Collection) – enrichie d’un cahier photo et d’une chronologie des dates clés de la vie et de la carrière de Brel – est l’occasion de revenir sur le parcours atypique d’un des plus grands auteurs compositeurs interprètes du XXe siècle et de relire des textes réalistes et poétiques qui trouvent toujours un écho, après la mort de leur auteur.
    Brel l’écorché vif militant de la paix a éclairé ma jeunesse … Vivre debout quelle belle devise!
    Bonne journée

    1. J.J.

      Avec faconjf, on a en complément l’encyclopédie en Roue Libre …
      Amicalement
      J.J.

  5. LAVIGNE Maria

    Très bel hommage ! Merci Jean marie

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