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Le cadeau exceptionnel reçu cinquante-cinq ans plus tard

Dans une récente chronique, je m’interrogeais sur les « traces » que peut laisser un enseignant sur une classe. En bien comme en mal. Je ne me souviens pas du nom de tous les élèves que j’ai eus en tant qu’instituteur face à moi. N’empêche que j’ai toujours le rêve de les regrouper un jour pour partager avec eux les moments privilégiés qui existent dans la vie d’un groupe. Les premiers approchent les soixante-dix ans puisqu’ils avaient 11 à 12 ans quand je me suis retrouvé face à eux en 1967 à 20 ans. J’ai du mal à imaginer ce qu’ils sont tous devenus même si au hasard des discussions avec certains d’entre eux j’ai pu connaître quelques parcours. J’en avais revu pas mal lors de la sortie de mon livre « Jour de rentrée ». Le repas au restaurant avec un vingtaine d’entre eux avait été un moment exceptionnel !

Samedi soir lors d’un apéritif de mariage auquel j’étais invité, un homme au crâne légèrement dégarni s’approche de moi. Je ne connais que quelques personnes dans cette assemblée. Son visage ne me dit rien. Il me regarde et me questionne : « Vous êtes bien Monsieur Darmian ?

– Oui ! J’éprouve toujours une certaine appréhension car j’ai peur que ce soit pour me reprocher quelque chose ou me questionner sur les quatre décennies passées dans la vie publique

Vous avez été instituteur ?

– Oui

– Eh bien vous m’avez eu en classe me lance-t-il en souriant. J’ai beaucoup entendu parler de vous mais je n’ai jamais osé vous contacter. Je m’appelle Francis Girard

– Je t’avoue que je ne me souviens plus de toi ? Quand et où nous nous sommes croisés ? Francis Girard ? 

– A l’école Pierre Castaing de Pessac Alouette. En 1969-1970 je crois ! Vous vous souvenez ?

– J’y avais été parachuté le 1er décembre… dès ma libération de l’Armée. On avait chassé la remplaçante pour me réintégrer en service actif en pleine année scolaire

Francis a un large sourire. Comment le reconnaître cinquante cinq ans plus tard? D’autant plus que je n’avais été face à cette classe que sept mois puisque libéré par anticipation du service militaire grâce à la diminution de la durée de présence sous les drapeaux décidée par Chaban. J’étais arrivé du jour au lendemain devant un CM2 installé dans un bâtiment préfabriqué d’alors à l’écart du reste de l’école. Une nomination express et un temps d’adaptation restreint. Comment peut-il se souvenir de moi alors que nous avons partagé si peu de temps ensemble ? N’empêche que je suis simplement heureux. Plus de cinq décennies plus tard nous nous retrouvons ! Incroyable hasard. Je suis certain que quelques-uns des lecteurs de cette chronique comprendront l’émotion ressentie. Je ne sais pas trop ce que je peux lui demander. Je suis un peu désarçonné par cette apparition.

« Comment m’as tu retrouvé ? Question bateau car les autres ne me viennent pas…

– Mon épouse (qu’il me présente) a travaillé au cabinet du Président du Conseil général durant quelques temps. J’ai fait le rapprochement.

– Et alors tu te souviens de quoi ?

– Vous nous aviez demandé d’enquêter sur le massacre de la Ferme Richemont à Saucats (1) pour réaliser un livret pour le concours de la Résistance… J’étais dans le groupe qui avait travaillé sur cette histoire.

– Exact. Nous avions obtenu le prix départemental… Nous étions fiers !

– Vous pensez bien que je m’en souviens. Nous avions reçu le prix au musée d’Aquitaine. C’est Chaban qui était Premier ministre qui nous l’avait remis. »

Je suis surpris que tant d’années plus tard il se souvienne de cette aventure consistant à proposer du travail collectif aux élèves pour construire son savoir et réaliser ce que dans la pédagogie Freinet on appelait un « album ». Un rayon de soleil me réchauffe l’esprit. D’autant que Francis ajoute : « Vous savez cette histoire m’a marqué. Je suis allé beaucoup plus tard visiter le centre Jean Moulin (2) pour approfondir ce que j’avais appris à 11 ans ! » Un détail qui représente un trésor pour moi.

J’ai envie de le serrer dans mes bras. Il n’imagine pas combien cet acte me touche, me rend heureux. Un petit moment qui vaut tous les cadeaux du monde, toutes les médailles. J’ai éveillé une conscience.  Nous échangeons sur quelques noms des autres élèves. Un seul me revient à l’esprit Tran Nog Daï un « petit » vietnamien qui lui-aussi avait activement participé à l’enquête et celui d’un autre gamin qui a par la suite mal tourné.

« Je vais te chercher la photo de classe car je crois que je l’ai et celles de la remise du prix (voir bandeau ci-desus). Tu me donnes ton mail et je te les envoie ». J’aimerais tellement le revoir et partager plus longtemps avec lui. Putain que ça fait du bien… Moi qui ressasse cet extrait de la Gloire de mon père de Pagnol qui constitue ma boussole : « Le plus remarquable, c’est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires (…) Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous, c’est pour celle des autres.’ » Nous nous reverrons… c’est sûr ! Merci Francis.

Sur la photo  Francis est en bas à gauche et Tran Nog Daï an première ligne 

(1) Le 14 Juillet 1944, ils étaient une quinzaine d’adolescents, entre 17 et 22 ans qui, dans une ferme abandonnée de RICHEMONT, composaient le maquis de SAUCATS. Ils étaient pour la plupart élèves ou anciens élèves du Lycée Michel MONTAIGNE de BORDEAUX où ils préparaient, soit St-CYR (les Cyrards), soit l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer (les COlos), soit la Médecine. Il furent massacrés par la Milice de Vichy. 

(2) Créé en 1967 et installé place Jean Moulin (ancien bâtiment de la Caisse d’Epargne) en 1984, le centre national Jean Moulin traite de tous les aspects de la Résistance Il  est actuellement fermé au public depuis… 2018.

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Cet article a 3 commentaires

  1. J.J.

    « Retour vers les passé ». Coïncidence, hier j’ai vu un article dans le canard local où apparaissait un nom que je connaissais bien, un personnage mêlé de près à la vie municipale, dans une petite commune active que je connaissais bien également. Sur le moment je me suis étonné , pensant à une homonymie : « Ce n’est pas Thierry, même si c’est dans le village où vivaient ses parents ». Après avoir été au Canada monter des centrales « basse chute », il travaille toujours dans la maison mère, c’est un homonyme. »
    Et puis en faisant des calculs, remontant à l’époque où dans mon petit CM2(classe à 3 niveaux )il était en compétition avec le fils d’un harki, devenu depuis imam, j’ai découvert que le Thierry en question doit maintenant être en retraite et revenu dans le pays de son enfance.
    Je vais peut être essayer d’enter en contact avec lui…
    Nous avions réalisé un album pas aussi « héroïque », mais une enquête sur un sujet qui commençait déjà à préoccuper dans les campagnes : « Les ordures ménagères, historique et suggestions de solutions ». Nous avions organisé une petite « expo » à l’école et remis notre travail au maire de la commune qui avait été très intéressé.

  2. Philippe Labansat

    Rien ne pouvait faire plus plaisir à mes deux parents enseignants, de voir un ou une ancienne élève venir à leur rencontre et leur raconter leur parcours, les enfants et les souvenirs de lycée.
    Ma maman n’a pas manqué de me raconter avec plaisir, qu’elle avait eu un certain élève du nom de Jean-Marie Darmian…

  3. Vinz

    Magnifique moment. C’est dans ces moments-là qu’on se rend compte que le métier d’enseignant est important.
    Cela me fait penser à un ami, jeune enseignant, à peine 30 ans, qui a été embarqué après la campagne comme directeur de cabinet d’une députée, et qui a reçu en cours d’année une lettre d’un ancien élève lui disant qu’il lui avait ouvert l’esprit et les yeux et combien il avait compté pour lui… Du coup, il retourne à la rentrée dans l’enseignement car la transmission est un don et un bien indispensable aux jeunes générations.

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