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Feuilleton de Nöel : Georges et le sapin (3)

« Mais au fait pensa-t-il. Elle m’a bien dit qu’il resterait toute la journée. Je devrai donc les nourrir à midi et leur préparer un goûter. » Cette perspective ne l’enchantait guère même s’il avait retrouvé depuis peu l’envie de cuisiner. Il s’arrêta un instant dans l’allée centrale du supermarché comme pris de panique. Que mangeaient ces enfants ? Qu’aimeraient-ils ? Il lui fallait décider. « Si je leur préparais un déjeuner à l’ancienne ? » Un truc qu’ils aiment manger et d’autres plats qu’ils découvriraient Oui mais quoi ? Des frites c’était incontournable s’il retrouvait la friteuse qui devait encore être soigneusement emballée dans le cellier car Jeannette n’aimait faire des frites. Une mousse au chocolat pour dessert. C’était simple. En entrée il n’hésita pas un instant : des œufs mimosa comme en faisait sa grand-mère. Pour la viande, ce serait du poulet ! Il continua donc ses achats avec toujours autant de peine pour dégotter le bon rayon. Il se refusa à effectuer la moindre tentation envers des produits tout prêts. Sauf une exception, il acheta comme l(‘aurait fait Jeannette des fondants au sucre et des pralines ! Sûr : les gamins ne connaissaient pas ! 

A peine rentré chez lui, épuisé par cette expédition,  il retrouva sans s’en rendre compte ses réflexes d’instit ! Il rangea les victuailles. Il avait l’impression qu’il n’aurait jamais le temps de préparer leur venue.  Dans son bureau, seule pièce où il fallait emprunter un sentier pour parvenir entre les caisses et les bouquins, ver le fauteuil il ressortit des tiroirs doubles décimètres, des rapporteurs, des équerres, des règles en bois noir héritées de son instituteur. Mais pourquoi s’était-il lancé dans cette galère. Pourquoi avait-il accepté la proposition de Laurette ? Ce n’était plus de son âge. Bizarrement il était partagé entre cette peur de ne pas parvenir à satisfaire les gamins et cette envie de retrouver cette sensation qui l’avait porté durant plus de trois décennies : partager le plaisir de transmettre. Il s’assit devant la table pour ranger avec méthode les matériaux et les outils nécessaires. Georges n’aimait pas le hasard. Il y aurait un atelier étoiles, un autre pour les pères Noël, un troisième destiné aux guirlandes et peut-être la possibilité de confectionner des boules.

Après avoir écouté pour lé énième fois le florilège des chansons de Ferrat il se décida vers vingt-trois heures à aller dormir. Enfin il l’espérait. Lui remonta en mémoire la nuit ayant précédé son premier jours de rentrée. Inimaginable. L’instit à la retraite depuis un quart de siècle revenait à ses débuts. Georges échafauda une stratégie ! Il avait pas trop mal réussi la mousse au chocolat même si les grumeaux affaiblissaient la qualité de l’ouvrage. La friteuse n’en avait pas cru ses anses quand elle avait été tirée de sa retraite. Les pommes de terre pluchées au couteau attendaient le bain de graisse de canard tirée d’un bocal lui aussi oublié dans un placard où gisaient des conserves millésimées. Le vieil homme révisait une check-list inédite. Mieux que le comptage des moutons elle finit par l’endormir.

Le radio-réveil se révéla inutile. D’abord parce qu’il ressassait les malheurs du monde et les miasmes du marécage politique où s’enlisait la France. Georges était à pied d’oeuvre une heure avant celle qui convenait à son rythme de vie. Il mit une chemise blanche (elle n’avait pas été de sortie depuis des mois) et ressortit de la penderie sa blouse grise dont il n’était jamais parvenu à se débarrasser. Le déjeuner disparut plus rapidement qu’à l’habitude. Il regarda la photo de Jeannette souriante et détendue. Il la déplaça pour l’installer sur le meuble du salon. Elle verrait ainsi cette matinée qui dans le fond était beaucoup la sienne.

Personne ne lui avait encore téléphoné alors que le jour de Noël approchait. Les pourparlers pour savoir qui accepterait de le recevoir avec ses manies, son caractère ronchon et son moral chancelant se poursuivaient probablement entre ses enfants. La neige chutait massivement sur les Pyrénées et donc l’un ne résisterait pas à y effectuer un séjour en famille. Quant à sa fille il lui fallait savoir ce que faisaient ses beaux-parents avant de se décider. Georges ne leur en voulait pas du tout. Au contraire cette liberté à son égard lui convenait. Noël n’était pour lui qu’un jour comme les autres sauf à considérer comme son père le lui avait appris qu’il s’agissait de la fête de l’équinoxe… ce qui permettait d’en avoir deux dans l’année ! Alors celui-là ou l’autre peu lui importait. La sonnette retentit… Laurette lui amenait son cadeau de… Noël ! Son cœur arythmique fit un sursaut !

(à suivre)

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