En travaillant sur mon prochain bouquin dont le titre sera « Quartier Libre » car consacré à un épisode particulier de l’Histoire créonnaise ayant vu naître une commune libre dans le quartier de la gare, j’ai pris conscience combien le lien social s’était délité. En effet des dizaines de photos et les témoignages recueillis m’ont permis de constater qu’à travers une initiative datant des années 1950, au sortir d’une seconde guerre mondiale ayant fracturé la France, la cohésion sociale s’était reconstruite dans l’action. Ce mouvement des quartiers, des hameaux, des entités humaines désireuses des gérer leur vie sociale symbolisait une forme de citoyenneté dont nous aurions grand besoin.
Inspirées par la grande Commune, celle de 1871 à Paris, les sécessions locales dont la plus célèbre reste celle de Montmartre regroupaient la population d’un espace délimité. A Créon, c’est autour des coopératives que s’est créée cette osmose entre immigrés italiens, espagnols, responsables économiques, artisans, commerçants, population de tous les âges. Un extraordinaire élan de solidarité pour bâtir des moments de partage a débouché sur des fêtes, des repas, des contestations bon enfant. On ressent l’envie d’oublier la période noire de l’Occupation grâce à un irremplaçable lien social tissé au sein d’un projet commun.
Créon a compté jusqu’à quatre coopératives inspirées par le monde agricole mais tournées vers la population. La plus ancienne se chargeait de l’approvisionnement en produits divers (graines, engrais, petit matériel…) pour les cultivateurs mais aussi tous les habitants qui avaient besoin de ces services. La seconde récoltait le lait des dizaines de petits producteurs pour le rapatrier sur une usine de traitement bordelaise. Par contre la vente au détail offrait aux familles un circuit court appréciable par sa proximité et son prix. Bien entendu en une époque où le vin de consommation courante était sur toutes les tables, la coopérative vinicole (22 000 hl) bâtie en 1936 avait aussi son utilisé socio-économique. Il restait la CUMA qui mutualisait l’usage des machines agricoles et des réparations de celui qui existait.
Dans ce contexte de coconstruction collective, la Commune libre offrit une opportunité de partager un pouvoir délégué aux notables. Elle persuada les personnes qui s’investirent que tout devenait possible à condition que l’on sorte de l’individualisme ravageur. Le bonheur dans le collectif : voici un principe qui disparaît inexorablement. Toutes les études le prouvent. Les crises sanitaires et sociétales, la transformation due au numérique, le fric comme référence absolue de la réussite, les contraintes liées aux difficultés financières conduisent à un axiome répandu : « chacun pour soi et la puissance publique qui pallie mes carences ».
Les sociologues effectuent tous la même analyse. Nous nous orientons vers une nouvelle forme d’isolement dans laquelle nous n’effectuons plus la différence entre la connexion et le lien. Le lien humain, c’est être en face l’un de l’autre, prendre le risque de la spontanéité, ne pas contrôler la relation. De plus en plus, les portables sont utilisés non pas pour appeler, mais pour envoyer des messages et donc mettre à distance, prendre du temps pour réagir. Les jeunes ont de plus en plus de mal à avoir des échanges en direct et l’école ne le leur permet pas ou trop peu. Nous sommes allés trop loin sous l’influence du libéralisme vers l’individualisme outrancier.
Les « communes libres » comme celle du quartier créonnais de la gare respiraient l’échange tolérant, la culture d’une identité, la volonté d’aller vers les autres, le choix d’assumer ce que l’on est et que l’on veut être. Le culte de la réussite individuelle avait conduit au repli sur soi et à la stérilisation des initiatives nécessitant de coopérer, de se solidariser, de contribuer plutôt que de se servir. De partout remonte une diminution de l’engagement bénévole durable et d’intérêt collectif. L’essentiel de l’encadrement de la vie associative est assuré par des retraités. Qu’en sera-t-il avec la réforme de l’âge d’accès aux pensions ? Nul ne le sait…
Rien n’est perdu cependant car de nouvelles formes de lien social apparaissent dans des quartiers ou des villages. Elles sont fragiles. Pas financièrement mais humainement car elles reposent sur un investissement en temps de leurs initiateurs. Des lieux de vie partagée naissent après beaucoup d’efforts. Ils ont besoin du soutien actif de la puissance publique quand justement les moyens manquent pour l’assumer. Le vrai militantisme consiste à se consacrer au développement de la citoyenneté.
En plongeant dans les archives de la commune libre du quartier de la Gare j’ai retrouvé tout ce qui m’a animé durant des années et que je considère comme une action politique forte. L’autogestion n’est pas et ne sera jamais une idée dépassée ou morte. La coopération et l’économie sociale et solidaire sont des méthodes de gestion du quotidien plus que jamais valables. Le passé est à cet égard plus moderrne que notre avenir.
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Ton texte d’aujourd’hui me fait souvenir que du temps de ma « folle jeunesse », il existait au moins une commune libre, celle de « Buffe Ajhaasse ». Peut être il y eut d’autres que je n’ai pas connues, mais dans presque chaque quartier chaque année était organisée par un comité d’habitants une fête populaire. Certains possédaient un fanfare qu’ils « prêtaient » pour l’incontournable retraite aux flambeaux. La fête du du quartier ou je réside actuellement avait lieu pour le premier mai, Depuis la fenêtre de ma chambre, j’écoutais avec envie les musiques et les bruits de fête car il n’était pas question que je me mêle au divertissements du « peuple » en liesse.
Hélas tout cela a disparu » Tout doucement, sans faire de bruit ». Ne reste que le souvenir pour les vieux « Des jours heureux quand nous étions amis ».
Un espoir cependant, le comité de quartier (de mon quartier ) semble reprendre vie et reprendre en main les initiatives et animations, depuis la renaissance de la MJC Aragon, fermée pour « causes financières ». Grâce au dynamisme de quelques jeunes citoyennes et citoyens tout n’est pas perdu !
A cette époque, la langue n’était pas une barrière, j’ai retrouvé ce sentiment de cohésion sur le Chemin de Compostelle.
Aujourd’hui il y a la barrière de la religion et là, ça coince ! Nous sommes très loin de pouvoir retrouver ces moments de fraternité que tu décris car nous ne sommes plus côte à côte mais face à face (Gérard Collomb).