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Eté ou pas été : l’eau et la crème

Durant une grande part de mon enfance et même de mon adolescence, nous avions deux corvées à se répartir avec mon frère. La Mairie de Sadirac où mes parents ont été installés durant trente ans ne possédait pas de ressources en eau potable. Le puits dans lequel plongeait une pompe, avait été en effet pollué par les anciennes toilettes de l’école de garçons occupant une vaste salle de classe contiguë au secrétariat.

L’instituteur secrétaire de mairie disposait ainsi dans le même bâtiment de tous les lieux utiles à l’exercice de ses tâches. Il manquait seulement l’essentiel. Il aura fallu attendre l’arrivée la fin des années soixante pour que nous n’ayons plus la contrainte de nous rendre tous les jours quérir avec un broc de plastique jaune chez les voisins l’eau destinée à la consommation quotidienne.

En plein été quand la canicule était au rendez-vous, la bagarre faisait rage pour savoir qui serait de service même si l’accueil du couple possédant le puits indispensable à notre besoin de se désaltérer, était exceptionnel de gentillesse. Toujours une friandise ou un geste amical de madame Farce, petite dame au grand cœur épouse d’un amputé du bras droit ayant organisé sa vie autour de ce lourd handicap. Homme de gauche, anti-gaulliste viscéral, doté d’un solide caractère notre voisin ne cachait pas ses opinions, piquant des colères homériques devant son poste de radio. Il profitait de notre venue pour déverser sa colère politique ce qui nous permettait de suivre l’actualité.

Le récipient d’une dizaine de litres se vidait rapidement lors de la période estivales. Inutile de préciser que les bouteilles d’eau minérale n’existaient pas et que toutes les manières le budget que représentait leur achat était disproportionné avec les moyens familiaux. Le Maire par souci éthique avait décidé que le logement municipal ne bénéficierait pas d’une mesure d’équipement prioritaire. Il fallut donc patienter pour goûter à cette joie simple consistant à tourner un robinet pour remplir un pichet !

La seconde corvée moins fréquente, consistait à se rendre à un kilomètre de notre domicile à bicyclette pour récupérer le lait auprès d’Henri Martin du hameau de Piron. Il avait une demi-douzaine de vaches et gérait une propriété de polyculture parfaitement tenue. Le lait c’était l’affaire de Gracieuse la bien-nommée, qui gérait la traite et la vente des bidons qu’elle stockait en bord de route. La plupart des familles du bourg passait par l’étable pour remplir un pot en aluminium plus ou moins volumineux selon le nombre de membres du foyer. Bon nombre de copains et de copines n’avaient matin et souvent le soir qu’un grand bol de lait chaud pour seule nourriture. Ce n’estb même plus possible !

Henri Martin a collecté durant un quart de siècle le courrier officiel de la Mairie. Il le rangeait soigneusement dans le tiroir d’un buffet massif basque et le délivrait, après l’avoir ouvert, à celui qui le récupérait après une longue période de lecture et d’appréciation de son contenu. Mon père passait donc quotidiennement chez lui mais lorsque ses longues journée de travail supplémentaire l’en empêchait j’étais préposé à la besogne surtout en été. Je récupérais donc par la même occasion le pot au lait après la traite du soir.

Dès mon arrivée ma mère mettait le contenu à bouillir sur la gazinière. Il nous fallait surveiller l’opération pour éviter les débordements dévastateurs avec, à l’arrivée, une récompense royale : la possibilité le lendemain matin, de récupérer à la surface de la casserole la couche de crème onctueuse. Nouvelle querelle fraternelle sur la quantité dévolue à chacun. Le plaisir de décoller cette ressource naturelle légèrement jaune, épaisse selon la qualité de la production bovine, était inégalable. Point de yaourts, de petits ou de gros suisses mais une bolée de crème saupoudrée de Banania ou de morceaux de chocolat râpé, pour un petit-déjeuner royal!

Le lait disparaissait au moins aussi vite que l’eau du puits de Mme et M. Farce. Nous en buvions le matin, à quatre-heures ou même frais dans la journée. Nous eûmes une période de l’adolescence, avec mon frère, où nous en engloutissions des verres et des verres, car nous avions appris que c’était une boisson qui  nous fortifierait et nous donnerait la force nécessaire pour devenir des joueurs de football performants et résistants. Désormais la consommation ne cesse de baisser et les adeptes des régimes drastiques l’édulcore comme produit dangereux. La crème n’a vraiment plus l’heur de plaire aux diététiciennes. On écrème tout. Même le plaisir de vivre. Dans le fond c’est pour suivre leur conseil que je me suis mis au rosé.

Cet article a 7 commentaires

  1. christian grené

    Ce matin, je passe l’heureux lait à Henri Jeanson en guise de p’tit déj’:
    « En trayant sans cesse la vache à lait, on tue la poule aux oeufs d’or… »

    1. Laure Garralaga Lataste

      à mon ami christian…
      Je n’ai qu’un mot… Bravo !

  2. J.J.

    « Il fallut donc patienter pour goûter à cette joie simple consistant à tourner un robinet pour remplir un pichet ! »
    J’ai connu ! Et comme il n’y avait même pas d’eau « pas potable », il fallait trimballer l’eau pour le lavage, la toilette, les légumes, la cuisine, et parfois arroser les fleurs, depuis la fontaine publique, 60 mètres x2 avec deux seaux . Bon, je ne vais pas jouer les Cosette !
    D’où des habitudes d’économie !
    De temps à autre un voisin compatissant et condescendant m’invitait à aller puiser de l’eau à sa pompe et pour rassurer sur la qualité du liquide il disait : « Vous pouvez la boire sans crainte, elle a été analysée et « ils « ont dit qu’elle était suspecte, alors … »
    Soyez braves, comme César et Pompée…

  3. Laure Garralaga Lataste

    @ à mon ami J.J…
    Voilà un gentil voisin en qui on peut faire confiance… !

  4. Darmian Marie-Christine

    Ce qui m’a toujours étonnée l’âge aidant c’est que pourtant presque 20 ans après j’ai eu ces mêmes aventures chez mes grands parents paternel à Vayres.
    L’eau ils avaient mais pas de chauffe eau et mes toilettes se faisait dans une bassine devant la cuisinière avec l’eau qui avait chauffée au coin dans la bouilloire. C’était rustique mais tellement doux et plein de la tendresse de mamie Giséle .
    Le lait c’était pareil et nous avions juste la route à traverser pour récupérer le lait dans le grand bidon en aluminium. La traversée était toujours périlleuse et se faisait en s’étant bien fort la main de mamie car c’était la 89 qu’il fallait traverser. Mamie mettait elle aussi le lait à bouillir et le même bonheur nous attendait avec la crème et le chocolat en poudre pour 4 heures.
    En fait je le dis que je suis d’une époque sur les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître … mes petits bonheurs

    1. Darmian Marie-Christine

      Il faut lire mes grands parents maternels erreur de frappe au clavier

  5. facon jf

    bonjour,
    et oui j’ai connu l’eau au puits et la cabane au fond du jardin. Et aussi ma pauvre maman puisant l’eau pour remplir la lessiveuse sur son trépied à gaz. Et l’essoreuse à rouleaux avec sa manivelle que je manœuvrais à l’occasion…
    Le pot à lait que l’on allait remplir à la ferme avec le précieux liquide encore tiède. La fermière et sa fille qui nous servaient gentiment.
    Le pot à lait en aluminium qui me valu une gamelle fracassante en se positionnant lâchement entre le guidon du vélo et mon genou.
    Temps oubliés où la qualité de l’eau que nous buvions n’était jamais analysée et souvent quelques gouttes de vin ou d’antésite tenaient lieu d’antiseptique.

    bonne soirée

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