Chaque année, le rituel était le même. Le maire de mon village natal de Sadirac avait été un héros de la Guerre 14-18. En effet, il était monté à neuf reprises à l’assaut à Verdun en 1917, finissant par être blessé derrière la tête par un éclat d’obus malgré son casque. Il avait été retiré du front à la suite de cette blessure pour être muté dans… l’aviation, afin de devenir pilote. Il volera sur ces étranges machines qui survolaient le champ de bataille à la fin de la guerre.
Jamais les tranchées ne l’avaient quitté. Il devint « camarade de combat » dès la fin du conflit et veilla, jusqu’à sa mort en 1971, à ce que le rendez-vous du 11 novembre soit le grand moment de la vie municipale. Pas question pour lui de ne pas faire de cette commémoration de l’Armistice le rendez-vous phare de son mandat. Même s’il avait été révoqué de ses fonctions électives par Pétain, s’il avait participé à un réseau de Résistance et s’il avait été réélu maire à la Libération, il avait reporté tout son engagement sur la Grande Guerre.
Tout le village était d’ailleurs imprégné par ce conflit. L’instituteur, le curé, le facteur et une grande partie du conseil municipal avaient des liens plus ou moins directs avec les Poilus. Exactement quarante hommes dans la force de l’âge avaient laissé leur vie dans la boue et le froid, dont pas moins de trois membres de ma famille maternelle. Mes deux grands-pères avaient participé à la guerre : l’Italien dans les Abruzzes contre les Autrichiens, et l’autre, à dix-neuf ans, dans les rangs du 7e régiment d’infanterie. Tous deux ne partageaient pas le goût du maire pour les cérémonies patriotiques. Je ne les ai jamais vus au pied du monument aux Morts.
En tant que fils de la secrétaire de mairie et du garde-champêtre — ce dernier étant responsable de tous les préparatifs de cette journée —, je n’ai jamais, aussi loin que je me souvienne, pu être exempté d’assister à la commémoration. Toute la semaine, Eugène, l’homme à tout faire, consacrait son activité à ce que tout soit parfait. Le nettoyage à la brosse en chiendent et à l’eau savonneuse du socle et des colonnes du lieu de recueillement était indispensable. Pas une herbe folle ou une feuille morte ne lui échappait ; il les chassait jusqu’au dernier moment. Le gravier était soigneusement ratissé. Quelques chrysanthèmes récupérés après la Toussaint et un soin particulier apporté aux plaques constituaient l’essentiel de ce travail destiné à démontrer le respect de la commune pour « ses » morts.
Le programme était toujours le même. Un cortège se rendait à l’église pour une messe solennelle dite par le curé Langemarie, qui avait participé au conflit comme aumônier. Gravement malade des poumons, il avait été expédié aux Dardanelles, où le soleil avait été jugé bénéfique pour le rétablissement de sa santé. Tous les élus s’y rendaient derrière les drapeaux, accompagnés du « massif » président des Anciens combattants, Joseph Mouilhade, des « revenus » de la guerre, des veuves toujours en noir et des enfants des écoles, dont j’étais.
L’office permettait au prêtre de rappeler les vertus de la paix et de conter l’un des épisodes de son passage dans l’armée lorsque, durant un bombardement d’une fortification, il avait eu peur. Le général Mangin, disait-il, lui avait lancé : « Viens près de moi, tu seras en sécurité ». Il n’épargnait personne. Il est vrai que, comme infirmier, il avait côtoyé le pire. C’étaient des moments que je trouvais éminemment émouvants et très solennels.
Devant le monument aux Morts, la foule était plus nombreuse. On savait qu’André Lapaillerie avait l’œil et, le lendemain, il faisait le point sur les présences ou les absences, s‘attardant surtout sur ces dernières. La société philharmonique (une fanfare squelettique) assurait La Marseillaise et les morceaux réglementaires. La sonnerie aux morts, souvent dévolue au clairon le plus ancien, était très attendue. Elle m’a toujours impressionné. Elle me remue encore. Les gerbes fabriquées par mon père et solennellement déposées après qu’un élève, désigné par notre instituteur, avait lu la longue liste des noms sur la plaque, appartenaient à un protocole extrêmement rigide. Je trouvais cette cérémonie superbe.
Ma mère m’avait expliqué que son grand-père maternel, ainsi que son frère et l’un de ses oncles, n’étaient jamais revenus de la guerre. Mon arrière-grand-mère, veuve, entretenait chaque jour dans notre esprit cette terrible réalité. Mon grand-père Abel haïssait, par contre, cette célébration. Lui, il avait été prisonnier en Allemagne entre janvier 1916 et décembre 1918… Il ne parlait jamais de cette période. « Les vrais héros, ce sont ceux qui sont morts et pas ceux qui comme eux sont revenus », m’expliquait-il pour tempérer mon enthousiasme patriotique juvénile.
Je l’écoutais sans vraiment comprendre, je l’avoue, les raisons qui le poussaient à ne pas rejoindre les participants à une commémoration qu’il détestait. « Fais attention, tu en as la moitié qui n’y viennent que pour les gâteaux secs et le coup de blanc du vin d’honneur. Je les connais ! ». Avait-il tort ? Je n’en ai eu conscience que bien plus tard !
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Bel hommage…
Pour ma part, je pense toujours dans cette période à Alain FOURNIER dont l’unique livre , le grand Meaulnes, m’a toujours bouleversé depuis l’adolescence…
Allez, bonne journée quand même!