La prédiction de la venue des cèpes est un art ou pour certains une science. Les talents existent dans tous les villages où la récolte est possible. Cette aristocratie des chercheurs disparaît lentement mais sûrement. Ses membres emportant souvent leurs secrets. Un peu comme Lili des Bellons dans « la Gloire de mon père » parlant des sources « les replats… sans ne se dit pas ! » ou alors uniquement à ceux que l’on juge capables ou dignes de partager la force émotionnelle du bolet.
Quand ils le décident, selon la température, le parcours de la lune, la densité des précipitations, ces gens ordinaires dotés d’un don extraordinaire établissent un plan de bataille. Du lieu de pousse le plus probable à celui qui est improbable, leur cheminement ne doit rien au hasard. Le fin limier ira à l’essentiel le jour J !
Avec un brin d’expérience, il est en effet aisé de savoir que l’humidité du sol et son exposition à la chaleur solaire permettent de connaître les probabilités de sorties imminentes. Ainsi un tapis de lierre sur le sol ou une mousse épaisse sont nettement préférables en période sèche à des hautes fougères et des clairières lumineuses. Il en ira différemment si les pluies estivales ont été prolifiques. Soigneusement mémorisés les fameux replats constituent le patrimoine du cueilleur solitaire. il sait donc les retrouver au moment opportun. Il est impératif, dès l’aube, d’effectuer « sa » tournée ne laissant rien au hasard. On prétend même que quelques-uns parmi les plus téméraires partent avant que le soleil se lève avec une lape frontale pour être certain de ne pas être devancé.
A chaque période de l’année les probabilités sont en effet différentes et il serait vraiment ballot de se faire doubler par un.e rival bien informé ou un bienheureux bénéficiaire d’une chance ridiculisant toute la science de la cueillette. L’habitude permet vite au maître collecteur de détecter la venue d’un intrus (piétinement, mauvais champignons renversés, végétation cassée, sous-sol gratté) sur une zone « protégée ». La cueillette attendue s’effectuera d’abord prestement avec un canif parfaitement aiguisé afin de ne pas détruire par arrachage le cordon ombilical du précieux mycélium.
Le pied du cèpe sera épluché sur place avec l’espoir que ces débris redonneront un broin de vie future. La préoccupation essentielle reste pourtant de ne pas laisser de traces de son passage productif. Le sentiment de réussite toute intérieure envahit l’esprit. Personne ne connaît la vraie jubilation d’avoir raison et d’être un découvreur des premiers cèpes. Les glisser dans son panier apparient aussi aux gestes qui marquent une journée. C’est une drogue que la passion de chasser les « champignons ». Il est difficile de s’en passer quand on y a goûté.
Telle une ombre chinoise sur l’écran lumineux du soleil levant filtrant entre les arbres le collecteur de l’un des bienfaits de la nature se glisse d’un lieu à l’autre scrutant au passage des « niches » potentielles similaires à celle qu’il vient de quitter. Quand l’essentiel est accompli il se replie sur le rôle plus aléatoire d’explorateur ordinaire sur la base des éléments positifs recueillis ailleurs. Les sacs s’emplissent avec une frénésie non dissimulée. Chaque trouvaille est un élément capital du tableau de cueillette. Il admire chacune d’elle comme une œuvre d’art et il se délecte des bizarreries des pousses contrariées par les plantes ou les reliefs du sol.
Qu’y-a-t-il de plus jubilatoire d’aller de cèpe en cèpe sur un espace réduit ? Qu’y-a-t-il de plus beau que de débusquer ces bolets à la tête noire sur une queue joufflue tentant de se dissimuler sous l’épaisseur des feuilles déjà mortes ? Comment ne pas se sentir privilégié.e quand on sort sous le regard ébahi de ses proches des dizaines de ces nobles trouvailles ne méritant pas le nom trop vulgaire de champignons ? Qu’y-a-t-il de plus valorisant que de se retrouver en position de vedette quand les « gazetiers » locaux vous interrogent sur votre réussite ? Seuls les authentiques amoureux de la vie peuvent comprendre.
Depuis que je marche seul j’ai cet amour du cèpe au fond du cœur. Je resterai longtemps à les couver du regard, à les sentir, à apprécier la diversité de leur forme ou la qualité de leur chair. Comme beaucoup je préfère les ramasser que les déguster… mais dans le fond avec la sagesse de l’âge je vais m’habituer à les recevoir pour les manger ! Parfois je rêve de ne pas les cueillir pour revenir le lendemain les contempler. Impossible dans ce monde où la ruée vers ce qui devient un revenu annexe brise tous les repères de la passion. Sa résurrection annuelle incertaine confine à la magie naturelle et mérite le respect. Le mystère de sa pousse échappant au commun des mortels en faisant le roi de l’automne.
En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Ton portrait labruyèresque du chercheur et amateur de « Boletus edulis » m’a rappelé un dessin qui avait paru il y a quelques décennies dans le « Subiet »(Sifflet), petit journal qui faisait la joie des amateurs de patois des deux Charentes.
Une petite histoire qui plaira peut être aussi à nos amis du pays Gabaye.
Ce croquis satirique représentait deux braves villageois devisant sur leur pas de porte et observant un troisième personnage, le béret « en tuile », la musette du casse croute au côté, un panier sous le bras et un bâton à la main, l’allure fière et décidée.
– Où qu’est tout qu’il allant l’Ugéne ? (où est il parti Eugène ?).
– Aux champignons, té, pardi ! Si ol était peur aller biner les jhoutes, i s’émalirait pas tant ! (aux champignons, évidemment, si c’était pour aller sarcler les betteraves il ne prendrait pas un air aussi décidé.
Le mot émalir n’est pas facile à traduire, mais il exprime bien ce qu’il veut dire.