Ils arrivent par grappes. La glacière, des paniers ventrus, le parasol en bandoulière, une table de pique-nique pliable, des couvertures ou des toiles et ils recherchent l’emplacement idéal sur le promontoire de Bellevue à Cambes. On y surplombe le « corps » luisant d’une Garonne qui paresse avant de se faufiler dans Bordeaux. L’endroit est idéal pour observer l’éclipse puisque la course de l’astre solaire est superbement dégagé avant qu’il n’aille se coucher pudiquement derrière les coteaux de la Rive-Droite. Les réflexes, les attitudes sont similaires à ceux que l’on décèle sur la plage ais en moins ostentatoire : choisir le meilleur angle situé dans une ombre très rare laisse des derniers arrivants dubitatifs. On hésite. On tergiverse. On s’apostrophe. On s’engueule à vois basse. On se retrouve. On s’éloigne. On s’installe. On déballe. On s’attribue un espace plus ou moins confortable. On est enfin prêt … à pique-niquer ou à simple attendre les fesses sur l’herbe.
Au fil de l’heure précédant l’évènement les places vacantes se raréfient. Les familles s’étalent. Les gamins filent vers les jeux oubliant très vite la raison de leur venue. Certains d’ailleurs ont apporté leur ballon de foot comme pour montrer que le rendez-vous ne les passionne guère. D’autres se passent une « »beuchigue » au milieu des gens qui « apérotent » ou grignotent sans se préoccuper outre mesure de la course du soleil. Une kermesse paisible s’installe autour de l’îlot constitué par un astronome éclairé venu avec son téléscope.
Il inspire le respect et un brin de curiosité. Lui est arrivé le premier et a opté pour le lieu idéal. Régulièrement il jette un œil via son appareil impressionnant pour vérifier que tout est au point. Ajustant une molette ou orientant l’objectif au fur et à mesure de la course du soleil le seul « scientifique » visible de la soirée intrigue puis l’étonnement passé ne semble pas intriguer. On n’approche pas son installation sophistiquée. Pour le moment la principale préoccupation des observateurs de tous les âges se situe au niveau de la fraîcheur de la bouteille de bière, du Coca, de celle du rosé ou du blanc. Lé génération des boomers en a vu d’autres et ce n’est pas une éclipse fut-elle totale qui les détournera des principes essentiels de la convivialité. Rien ne manque. C’est l’heure habituelle du dîner alors événement exceptionnel ou pas, on se sustente pour éviter une rupture des conventions quotidiennes. L’éclipse attendra.
Chips, salades de pâtes, melons, charcutailles? amuse-gueules divers et préfabriqués… sortent des paniers. On s’installe pour la durée. La soirée se révèle être une opportunité de pique-niquer sur le paillasson qui a remplacé la prairie. La lune commence son approche et attaque son occultation de son prestigieux « patron ». Il est temps de sortir les lunettes. Les commentaires fusent sur leur prix, les efforts conquérants qui ont été imposés par la course à ces ustensiles sont lmis en avant avec au passage quelques considérations « politiques » sur l’inefficacité des pouvoirs publics. Les enfants sont convoqués pour l’affût qui débute. Il sont équipées après de multiples recommandations de ces fameuses lunettes que leurs parents ont arraché pour eux à une vive concurrence. Un usage de quelques minutes et elles sont délaissées pour revenir aux affaires courantes. Il est vrai que pour les gamins actuels cette progression très lente du satellite de la Terre n’a rien d’enthousiasmant. « Ah ! Oui. Oui j’ai vu… » et hop ils passent à autre chose. Rançon de la civilisation du zapping.
Les regards protégés pour la très grande majorité d’entre eux se portent vers ce qui devient avec les filtres spécialisés un point de couleur ocre disparaissant derrière une tache noire . Le phénomène n’impose pas le silence. Les oiseaux se sont tus depuis quelques temps. Les insectes écrasés par la chaleur ont disparu. Sauterelles, criquets, grillons et autres animateurs des soirées estivales ne risquent pas de se taire puisqu’ils n’appartiennent plus à l’ambiance sonore. Si le ciel retient toutes les attentions, la Terre ne préoccupe pas autant. Le moment serait pourtant venu de se pencher sur le sort de la lente agonie d’une planète agonisante.
La lune jubile et prend son temps. Elle finit son oeuvre castratrice à quelques infimes pourcentages près par faire perdre la face au soleil. Pas d’obscurité absolue, seule une légère pénombre s’installe quelques secondes sans inquiéter personne. Durant un peu plus d’une minute la vie semble suspendue. On ne sent pourtant pas contrairement pas à ce que les médias affirmeront plus tard dans la soirée une émotion palpable ou un enthousiasme poétique particulier. Simplement une attention supérieur à celle qui avait été constatée dans l’heure précédente. Quelques brefs applaudissements marqueront le retour dans sa splendeur royale du soleil. Un moment de partage s’achève. Les plus pressés s’éclipsent illico je le crains un peu déçus par le… spectacle. Les autres attendront les étoiles en pique-niquant ou en s’attablant paisiblement pour quelles témoignent de la qualité du repas qu’ils ont apporté. On revient à l’été ordinaire.
Dans le fond l’essentiel était que toutes ses personnes aient envie de sortir, de découvrir, d’emmagasiner des souvenirs, de ressentir une émotion inhabituelle, de vivre autrement que par écran interposé. Tous ces gens au moins auront appris que l’univers recèle bien des secrets. Ils pourront raconter « je l’ai vue ! » L’été de l’éclipse totale a très brièvement oublié les ténèbres dramatiques qui montent. Tout ce monde pour une belle vue sur le ciel avait tout de même quelque chose de rassurant et de récofortant.
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Salut Jean-Marie,
Les médias nous l’ont bien survendue cette éclipse. Finalement, à part une baisse de l’éclairage vers 20h20, il ne s’est rien passé d’extraordinaire pour ceux qui n’avaient pas de lunettes. J’ai juste mis mon casque de soudure pour apercevoir la lune grignoter le soleil. Paradoxalement, l’éclipse fait apparaître des gens comme sortis de nulle part. Bon, est-ce que cela méritait des applaudissements? Cet engouement irrationnel devant un phénomène scientifique, attendu, programmé? D’ailleurs qui applaudit-on? ça me fait penser aux passagers d’un avion qui applaudissent le pilote parce qu’il a réussi à poser son engin sans encombre. C’est quand même son boulot. On devrait plutôt l’encenser lorsqu’il se rate!! Allez, je m’éclipse. SVP, pas d’applaudissements!!!
Au festival de Confolens, les musiciens et danseurs chiliens ont offert aux spectateurs pendant la durée de l’éclipse une danse traditionnelle qui n’aurait pas déparé dans ton article d’hier à propos du Temple du Soleil.
D’après les comptes rendus, les acteurs et les spectateurs étaient aussi émus de cette « communion solaire », les chiliens particulièrement heureux de célébrer devant un public enthousiaste, une tradition fortement entretenue depuis des siècles.
Bonjour Jean-Marie !
Comme @Montanguon Alain, j’ai empoigné mon masque de soudure … malgré les sarcasmes protecteurs de mon épouse ( Surpris !?!?) conditionnée par une journée moulinette des médias. Lors des épisodes précédents, ce vieux copain secouriste m’avait donné de bons résultats : je t’accorde qu’il ne connaît pas l’I.A. ! !
Au fait, J-M, combien de lunettes abandonnées sur cet observatoire?
Habituels rieurs, les Chinois doivent être pliés de rires tant que nous ramassons les poubelles pleines de binocles inclassables !
Noire la poubelle ! Sinon séparez les composants !
Concernant les médias-perroquets, j’ai repensé aux trois semaines (quasiment!) sur les incendies : si le flux vocations pompiers (RESPECT) est très positif, combien de pyromanes (actifs et, pire, en sommeil!) se sont sentis valorisés ? L’information, oui, mais raisonnablement. Comme toujours, l’excès nuit !
Côté pique-nique et …convivialité, vu les 38°, réussite totale sauf pour le beurre et le rosé ! !
Amicalement