Depuis 1972 Marcel tient sa place paisiblement dans le marché hebdomadaire de Créon. Un bail de plus d’un demi-siècle qui lui permet d’avoir connu absolument toutes les péripéties de cet événement séculaire. Il connaît tout le monde mais peu de commerçants présents ont autant d’ancienneté que lui. A plus de 70 ans il slalome maintenant au milieu d’une foule colorée, détendue qui flâne autant qu’elle achète. Il a tout d’un acteur égaré loin d’une scène ou du rond d’un cirque. Son éternel costume chatoyant attire inévitablement l’attention des non-habitués. Pour les autres ils sont rompus à son propos débité d’une voix de stentor usée par le temps.
« La vanille bourbon, celle qui mesure seize centimètres de long… » constitue la base de son message destiné à intéresser des acheteuses éventuelles. « Vanille en gousse, vanille en poudre, sucre vanillé, vanille liquide, extrait de vanille » : Marcel car c’est son prénom décline inlassablement les produits qu’il colporte tout en agitant une clochette de la main gauche. Dans la droite il brandit fièrement une sorte de totem exotique lui permettant d’être repéré dans la foule. Homme sandwich d’une autre époque il arbore aussi sur lui des placards où figurent les tarifs et de multiples références au produit unique qu’il distribue : la vanille. Jusqu’au chapeau qui travaille pour sa publicité. Une force de vente tranquille, bien organisée se déplace inlassablement autour de la place. Si Bobby Lapointe l’avait connu il lui aurait dédié sa célèbre chanson « avanie et framboise ».
« Pour vos compotes, vos confitures, vos gâteaux de riz, vos crêpes, vos crèmes caramel ». Marcel qui a tenu durant plus de trente ans un banc fixe d’épices, de thé, de tisanes sur le marché sait que la vanille à l’état naturel n’est plus guère de mode. Il lui faut donc en parfait commerçant, suggérer des pistes d’utilisation à une jeune clientèle bien moins préparée à son usage que les personnes âgées ayant des souvenirs précis de ces bouts végétaux noirs que l’on trouvait dans les préparations des mamies gâteaux. Nous sommes entrés dans l’ère de la vanille synthétique.
Marcel explique aisément et avec un calme olympien que la sienne provient « en majorité de Madagascar ». « Elle est le fruit d’une orchidée grimpante à qui il faut de la chaleur et de l’humidité. C’est une condition de sa qualité. Les gousses sont calibrées demi-centimètre pas demi-centimètre entre treize et vingt-deux centimètres. Je vends de la seize car c’est la taille moyenne. Le prix dépend du poids et de la longueur de la gousse ». En fait l’utilisateur ou le plus souvent l’utilisatrice, la découpera en petits tronçons et l’incorporera directement dans sa préparation avant cuisson.
La vraie vanille devenue un produit de luxe « est originaire du Mexique où il existe un insecte pollinisateur que l’on ne trouve pas dans les autres pays. La pollinisation s’effectue ailleurs en Chine, en Inde, à la Réunion, aux Comores ou à Madagascar à la main sur des zones des forêts où l’on a mis en terre au pied des arbres ou sur des pieux la plante mère. » Le héraut de ce condiment connaît tous les secrets de ce qu’il propose à une clientèle de plus en plus rare. Il ne passe plus qu’une fois par mois par Créon car le « marché » s’étiole. Sympathique, ouvert, prenant son rôle avec sérieux et détermination il retrouve des « connaisseurs » sachant que l’espèce « Bourbon » qu’il vend est nettement la meilleure de toutes celles passées désormais en production industrielle.
Il dispense facilement un truc ou un conseil. « Pour conserver une gousse il suffit de la mettre dans un bocal avec un peu d’alcool blanc au fond (rhum, cognac, eau de vie) pour ne pas qu’elle sèche ou dans le réfrigérateur enveloppée dans du fil alimentaire. Elle risque de devenir un peu blanche mais ça ne change rien à son parfum et sa valeur. Il est aussi possible de la mettre directement dans le congélateur ». Marcel est sûr de lui. Comme il l’est de la qualité de ce qu’il propose. Il ne faut pas l’immobiliser trop longtemps car il ne peut espérer vendre qu’en se promenant autour de la Place de la Prévôté et ses rues adjacentes.
Imperturbable il débite en articulant le mieux possible son discours maintenant rôdé depuis une dizaine d’années. Rien ne le distrait de sa tache. Il avance. « C’est un petit boulot pour compléter une maigre retraite » explique-t-il et chaque pas le rapproche d’une clientèle potentielle. Probablement qu’il consomme lui-même de son produit car il affiche une mine superbe, un moral à toute épreuve et une jeunesse permettant d’espérer qu’il soit encore longtemps le péripatéticien de la vanille…. sans Françoise et sans framboise n’en déplaise à Bobby.
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« La vraie vanille devenue un produit de luxe « est originaire du Mexique où il existe un insecte pollinisateur que l’on ne trouve pas dans les autres pays. »
En effet, dans les autres pays où la vanille peut croître, elle ne peut naturellement être pollinisée.
C’est un jeune esclave réunionnais, Edmond Albius (drôle de nom pour un « noir !)vers le milieu du XIXème siècle, qui a découvert la pollinisation artificielle et permis la culture de la vanille dans les contrées où le climat lui permet de prospérer. Si ça continue, la France et l’Europe pourront devenir productrices. Il y paraît -il déjà des essais en Bretagne !
La découverte de ce procédé à permis à des esprits un peu provocateurs et scabreux de prétendre que la vanille est fécondée par l’homme.
En attendant nous souhaitons longue vie à cet intéressant et apparemment sympathique personnage. Mais ça, ça relève des « mamelles du destin »…