Le dernier week-end d’avril le village de Sadirac vivait des moments heureux. Bien des élèves allaient à l’école avec un entrain inhabituel. Ils partaient même plus tôt qu’à l’habitude afin de pouvoir effectuer un petit tour sur la place de l’église située face à la salle des fêtes qu’un maire précurseur avait imaginée pour doter la commune d’un lieu de rencontre. Nous étions à la fin des années cinquante l’une des rares collectivités locales à disposer d’une espace spécialement conçu pour les spectacles (scène et loges), la danse (parquet remarquable avec piste extérieure) et les rencontres conviviales (bar avec réserve). Elle avait été inaugurée dans l’enthousiasme général et avec une fierté collective inimaginable à l’heure actuelle (photo du bandeau).
Le village s’ébrouait des années de la bruine triste et brune de l’occupation. Les bals étaient alors clandestins dans des granges situées au milieu des vastes bois indispensables aux fours des potiers. Mon père italien de cœur et de déraison nourrissait une passion pour l’accordéon alors qu’il ne connaissait pas la moindre note de musique. Ce piano était vraiment celui du pauvre pour lui car il y avait consacré toutes ses économies. Il en profitait surtout pour « fréquenter » comme l’on disait alors passant plus de temps sur la terre battue d’un dancing rudimentaire que sur les tréteaux réservés aux musiciens. Lorsque la salle des fêtes fut mise en service il en devint le chef des fêtes et cérémonies.
Une fois par an, les gamins dont j’étais attendait la fête locale. Toujours à la même date sur un calendrier lié à des rendez-vous « historiques » liés aux rendez-vous religieux elle constituait un événement exceptionnel. Toute la semaine matin et soir nous passions dans le bourg pour recenser les forains venant s’installer. Les commentaires fusaient. Chacun ayant son opinion sur le stand qui ouvrirait pour le week-end. Comme les artisans forains revenaient chaque année il était aisé de détecter celui de tir pour adultes, celui avec armes adaptées pour enfants, le manège évidemment, les loteries regorgeant de poupées à froufrous ou les marchands de berlingots ou de nougat. L’arrivée d’un camion inconnu provoquait des supputations que les plus grands arbitraient avec des repères supposés scientifiques.
La semaine s’étirait trop lentement. Le jeudi malgré l’éloignement, les copains revenaient dans le bourg pour assister au montage des métiers. J’avais le privilège d’avoir des informations de première main puisque c’était mon père, notamment investi de la fonction de garde champêtre qui plaçait les prétendants à une place convoitée compte tenu de la notoriété des festivités sadiracaises.
La salle des fêtes en étaient un atout précieux pour attirer la foule. On pouvait y danser dans d’excellentes conditions quand on sait que les installations provisoires ne possédaient que des planchers disjoints et peu propices aux valses souples et enlevées. Mon père, Eugène pour tout le village mettait un point d’honneur à ce que le parquet fut parfait. Il achetait pour la Mairie des bidons d’une cire embaumant durablement la salle et il la répandait à la main quelques jours avant le bal du samedi soir. Auparavant il avait gratté avec une paille de fer qu’il attachait à sa chaussure droite les lattes du sol agencées en chevrons. Les 160 m² à décaper puis à enduire d’encaustique à l’ancienne représentait une tâche épuisante qui ne le rebutait absolument pas.
Il lui fallait trois jours pour accomplir cette transformation d’un « foyer rural » en « palais des glaces » pour jeunes princesses à la recherche du prince plus ou moins charmant et deux autres pour, avec des vieux pull-overs tricotés en pure laine et abandonnés à leur triste sort, lorsque la cire était sèche, lustrer le parquet. Il se désespérait si la météo annonçait de la pluie car son « chef d’œuvre » n’aurait pas le même impact. Le samedi soir il avait en effet la charge d’accueillir l’orchestre. Souvent c’était le même d’une année sur l’autre. J’ai en mémoire le nom de Paul Bistuer qui avait ses fans. Eugène (tout le village l’aappelaait ainsi) veillait à tout. Et il le fit durant trente ans avec le sentiment de construire sa gloire.
Nos préoccupations enfantines étaient bien différentes. Après avoir bien repéré les attractions et leur coût la collecte des fonds nécessaires à leur fréquentation débutait. Pour « faire la fête » il fallait quelques billets ou pièces allouées par la famille. Bien évidemment ma mère était sollicitée mais avec mon frère nous passions rituellement chez nos grands-parents ou nous puisions dans nos réserves constituées par les rétributions volontaires reçues comme enfant de chœur lors d’enterrements (le plus rentable) ou de mariages (rares au printemps).
Nous investissions alors après des coix cornélienss dictés par des considéraation économiques dans des pistolets à amorces ou, bien que ce fut interdit, à bouchons pour impressionner les filles. Nous pratiquions le stand de tir pour collecter des points destinés à obtenir un bibelot, une statuette (j’ai le souvenir d’une panthère noire arrachée de haute lutte) que nous ramenions triomphalement à notre mère. Le lundi la journée du maire nous ouvrait le droit aux jeux concours (course au sac, à l’œuf ou de trottinettes) qui avaient la valeur de compétitions internationales. Trois jours merveilleux qui se ssont dilués dans la modernité.
Poto : l’enfant avec la cravate pour le jour de fête au milieu c’est moi avec mon grand-père italien avec la cigarette sur ma droite dans la salle des fêtes au parquet ciré. Un document que j’adore !
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Effectivement JMD j’ai dansé à cette époque avec l’orchestre de Paul Bistuer, un orchestre réputé auquel j’associerai Michel Cursan.
Natif de Saint Pardon de Vayres, pour les fêtes de l’Assomption nous avions en bord de Gironde, à Saint Pardon, un chapiteau avec un plancher, aux planches disjointes comme tu le soulignes, mais cela avait peu d’importance car des présences en bord de piste exaspéraient les convoitises.
Ensuite, mais cela est un souvenir d’enfance, se manifestait à cette période le mascaret porteur de nombreux récits, réels ou imaginaires.
La première vision de cette vague limoneuse, bruyante, léchant la rive et partant à l’assaut de la rampe de mise à l’eau m’avait impressionné.
Maintenant les contemplateurs font place aux surfeurs.