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Le plus beau réveillon du cuisinier trop ambitieux

Quelle mouche avait piqué Jérôme ? Probablement celle de la générosité. En tous cas lorsque en cette soirée d’été là alors que les étoiles garnissaient le ciel plutôt que les guides parlant de son restaurant il s’était imprudemment engagé avant de partir à la retraite de confectionner un inoubliable menu de réveillon de Noël pour tout les plus de soixante ans du village de Saint-Elme.

Son auberge « Au Soleil d’Or » fêterait ainsi dignement de longues années de présence dans les tables les plus sympas de la région. On y venait autant pour la cuisine que pour la bonne humeur communicative de Jérôme. Toujours un bon mot, une attention particulière, un petit geste en faveur de cette clientèle qui lu avait tant donné.

De son enfance il avait gardé la description du repas dont rêvait Don Balaguère durant ses rois messes basses. Il se récitait sans cesse la liste des mets que le perfide Garrigou décrivait à un ecclésiastique entré en tentation de gourmandise : « (…) mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…

Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !… Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?…

Oh ! toutes sortes de bonnes choses… Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout… Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites (…) ». Il se voyait apportant ces plats devant le regard à la fois ébahi et gourmand de ces villageois qu’ils connaissaient tous par leur prénom. Il avait simplement justifié son adresse à Jean-Marie, le Maire et ses copains attablés par cette simple phrase : «  je veux redonner aux plus âgés des « Saint-Elmais » ce qu’il m’ont donné antérieurement en me faisant confiance pour leur rendez-vous amicaux, leurs communions, leurs mariages ou pour leur plaisir lors de gueuletons collectifs ».

Jérôme mettait un point d’orgue à une vie entière tournée grâce à la cuisine vers les autres. On prétendait qu’il parvenait à faire sourire un cœur triste avec une simple soupe doucement mitonnée avec des légumes du jardins de Titus son voisin allongée de quelques plantes oubliées dont il avait expérimenté les effets sur le goût du bouillon.

Toute cette année-là, l’aubergiste évoqua ce qu’il considérait comme la plus grade de ses missions : préparer le réveillon de Noël pour celles et ceux qui étaient devenus ses amis de table. Il lança les invitations. Les tables avaient été agencées par ses commis. La décoration comme il l’avait souhaité reprenait les traditions ancestrales avec le vrai houx longuement cherché dans les sous-bois par son épouse Germaine.

Elle avait sorti les services en porcelaine des grands moments familiaux pour une quarantaine de convives habitués aux assiettes à calottes du quotidien. Des chandeliers empruntés à droite et à gauche donneraient une touche festive supplémentaire. Il avait invité ses employés en leur confiant qu’il assurerait seul la préparation du repas. « Pour une fois vous vous contenterez de mettre les pieds sous la table ! avait-il lancé. Son copain Gino, l’Italien donnerait de l’accordéon pour faire danser les étoiles.

Depuis l’aube, sa cuisine bourdonnait. Les marmites chantaient, le four ronronnait, et Jérôme courait d’un plan de travail à l’autre, d’une marmite à l’autre, d’un four à l’autre. Pourtant, quelque chose clochait. Le sel se renversait tout seul, la pâte refusait de lever, et la dinde… oh, la dinde… elle glissa de ses mains et atterrit par terre avec un bruit sourd. Rien de fonctionnait. Les truites lui glissaient des mains pour finir dans le sciure étendu sur le sol pour absorber les éclaboussures en tous genres. Les cèpes qu’il avaient gardés pour ce grand jour cramèrent… Les sauces se gâtèrent. Les truffes avaient été oubliées. Les farces ne se laissaient pas attraper. Impossible de contrôler quoi que ce soit. Où étaient ses commis, ses marmitons, ses aides ?

Ce n’est pas possible… murmura Jérôme en se tenant la tête.

Plus il s’acharnait, plus tout semblait lui échapper. Le dessert brûla, la crème n’était plus très fraîche, et quand l’horloge sonna vingt heures, la cuisine ressemblait à un champ de bataille. Il s’assit sur un tabouret, les yeux humides. Il pensa à François Vatel, ce cuisinier du roi qui s’était suicidé puisque la marée n’avait pas été au rendez-vous royal qu’il lui avait fixé. Il se saisit d’un grand couteau à la lame luisante récemment aiguisée.

C’est alors qu’on frappa à la porte. Les premiers invités arrivèrent, emmitouflés dans leurs manteaux, le sourire aux lèvres. Il les laissa prendre place autour de la table et débuter leur échange. Germaine avait prévu un kir royal pour les accueillir avec quelques amuse gueule tartinés durant l’après-midi. Son mari lui avait interdit l’accès de la cuisine. Quand tout le monde fut là elle se hasarda à frapper à la porte du « laboratoire » où le savant maître-queux officiait. Jérôme sortit. La mèche en bataille et sa mine décomposée n’annonçaient rien de positif. Il entra et expliqua tout, honteux que le réveillon était raté. Il y eut un long silence.

« J’ai été présomptueux lâcha l’aubergiste. Sans ma brigade je ne suis rien. Je suis un chef d’orchestre sans orchestre ! Pardonnez-moi ! Je ne suis pas digne de vous recevoir ! » Les têtes se baissèrent vers les assiettes vides. Les verres se vidèrent en quelques gorgées . Germaine se mit à pleurer. Sa copine Catherine vieille institutrice respectée éclata de rire stupéfiant tout le monde.

Un réveillon sans perfection, ce n’est pas grave, dit-elle. Ce qui compte, c’est d’être ensemble ! Tout nous assez donné pour que nous ne renoncions pas à partager avec toi ! Filez vite chez vous et ramenez tout ce que vous trouvez. Nous ferons un réveillon toute de même dans une auberge qui deviendra celle de « mon beau soleil d’Espagne ! Allez vite… Germaine ressert nous un kir populaire et moins royal ! » Nombreux furent ceux qui se levèrent après avoir pris conseil et les consignes auprès de leur épouse.

Peu à peu la tablée se reconstitua, chacun posa sur la table ce qu’il avait apporté : des pains encore tièdes, un jambon entamé plié dans son fourreau linceul blanc, des pâtés de sanglier, de chevreuil ou du dernier cochon expédié ad patres, du boudin à la peau craquante et sèche, des pots de confiture de melon d’Espagne, des fruits secs, des mandarines, quelques pommes, un fromage maison, des tartes prêtes pour le lendemain. Le boucher alla délester sa réserve de saucissons et de trois ou quatre bocaux de foie gras. On alluma les bougies. Les hommes sortirent les couteaux de leur poche. On poussa la porcelaine. Jérôme récupéra ce qui pouvait l’être dans la cuisine et déboucha les bouteilles. On partagea. On rit. On chanta faux. On s’apostropha. On raconta toujours les mêmes souvenirs.

L’aubergiste regarda la scène, le cœur soudain léger. Son repas était raté… et pourtant, jamais réveillon de Noël n’avait été aussi réussi. Il pleurait de joie. Cet élan du cœur le touchait profondément. Il embrassa tout le monde et se lança après avoir secoué une sonnette initialement destinée aux clients, dans un discours vers minuit alors que quelques convives aux joues rougies étaient « traînés » par leur épouse vers la messe dite de minuit. Il pensa à Don Balaguer qui lui était mort de sa gourmandise.

Le lendemain Jérôme ferma l’auberge. Il restait pour un grand cuisinier, mais il avait apprit qu’on construit rarement seul quelque chose de profitable aux autres. L’admettre c’est grandir et ne plus croire au Père Noël.

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Cet article a 2 commentaires

  1. LAVIGNE Maria

    Magnifique leçon ! Seul on ne peut pas faire grand chose mais unis nous pouvons changer le monde.
    Joyeux Noël à tous et paix sur cette terre aux hommes de bonne volonté

  2. J.J.

    Et bien moi j’ai fait comme Jérôme hier : j’avais prévu pour le petit déjeuner une panacotta au caramel et j’ai fait cailler le lait et failli brûler mon caramel.
    Quant aux roulés poireaux jambon blanc en sauce blanche, ils ont dû se contenter d’une Béchamellee pleine de grumeaux, ce qui ne m’était jamais arrivé.
    Il y a des jours comme ça où « ça veut pas ».
    Heureusement le ragù est réussi.

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