Je sais pertinemment que je vais en choquer plus d’un et contrarier les autres. Et pourtant je partage les propos de Le Maire de Bercy dans ses divers entretiens et notamment celui lors de l’émission C’est à vous sur la 5. Je partage en effet ce qu’il a exprimé sur la responsabilité ayant trait à la gestion financière d’une collectivité. Je le pense sincère et il n’y a aucune exagération. Ce qu’il narre avec une certaine amertume correspond à la réalité du fonctionnement de bon nombre des structures publiques. Certes les enjeux sont différents mais les comportements ne le sont guère. J’ai été « grand argentier’ comme ils disaient et je sais combien c’est difficile en France.
Après avoir gardé le silence pendant presque un an à la suite de son départ de Bercy en septembre 2024, après la dissolution ratée d’Emmanuel Macron, l’ex-ministre règle désormais ses comptes. « Quand vous avez beaucoup discuté, vous avez à plusieurs reprises au Conseil des ministres dit qu’il fallait réagir, qu’il fallait que les ministres soutiennent. Et que vous voyez tout autour de la table des sourires narquois. À un moment donné, vous prenez votre plume parce que c’est votre responsabilité de ministre des Finances », a-t-il expliqué. C’est une constante. En France à absolument tous les niveaux les fonds publics sont considérés comme inépuisables.
Toute structure politique de la commune au sommet de l’État, fonctionne en effet sur le principe du silo avec à sa tête un élu et un ou plusieurs « administratifs » considérant que leur domaine d’activité est forcément essentiel à la réussite du collectif. Une seule personne a une vision concrète et globale : celle qui tient les cordons de la Bourse. les autres ne prêchent que pour leur paroisse. Cet emmerdeur permanent devient donc très vite la cible de tous les mécontentements car il se positionne en garant de la gestion globale qui doit l’emporter sur les demandes individuelles. C’est une pression permanente qui fait naître des inimitiés, des rancœurs, des conflits durables et surtout des moqueries.
J’ai personnellement en mémoire en onze ans de vice-président chargé des finances du conseil départemental de la Gironde, les mots sur les cartes de vœux de certains de mes collègues. L’un d’eux m’écrivait par exemple « tu recommenceras à nous faire peur l’an prochain et tu feras le beau avec un excédent d’autosatisfaction en fin d’année ». Dur à avaler. La bagarre est permanente et les commentaires qui pleuvent sur celui qui refuse ou alerte sont parfois surprenants. Le Maire de Bercy raconte par exemple le défilé dans son bureau des « amis » voulant obtenir ce qu’il avait refusé quelques heures avant à ses collègues. Le moindre faux-pas consistant à lâcher du lest est aussitôt exploité par les autres. Des journées à expliquer. des heures à débattre. Des mois à douter.
J’ai assumé jusqu’à sept budgets plus ou moins simultanément : département, commune, communauté de communes, CCAS, eau, assainissement, Maison de retraite publique, comité départemental du Tourisme, Club des Villes et Territoires cyclables national, association départementale des Pupilles de l’Enseignement public… Le total dépassait 2,5 milliards d’euros. Je n’ai pas dormi durant des semaines ou mal dormi durant des mois. Partout il manquait de fric pour l’appétit de la machine à consommer. Partout il fallait résister. Partout il fallait s’accrocher aux certitudes et pas aux illusions. Usant. déprimant.
L’ex-ministre des finances a ajouté que ses services s’était planté sur les prévisions de recettes. Là aussi l’angoisse est la même chez tous les élus dotés la plupart du temps d’infiniment de moyens pour aborder les sommes espérées pour une année. Les paramètres entrant en jeu sont multiformes et sont variables à très court terme.
Depuis 2011 et le remplacement de la Taxe professionnelle par d’autres réparties différemment et surtout fixées par l’État, la suppression de la taxe d’habitation, les pactes divers et « avariés » il n’y a plus à prévoir puisque les collectivités sont soumises au bon vouloir d’un Etat promettant tout et n’importe quoi sans savoir s’il aura les moyens de faire face. Les habitudes sont prises et les priorités oubliées depuis belle lurette
La lettre d’alerte du grand argentier au Président est une constante. Celle que le « déficitaire » a fait porter à l’Elysée pose un vrai problème de responsabilité dans la V+ République. Cette missive prouve que contrairement à ce que prévoit la Constitution, le Président est celui qui décide de tout et conduit les affaires de la France : le monarque inconstant et inconscient car il n’a jamais généré une collectivité publique. D’ailleurs c’est même mieux que ça puisque Le Maire de Bercy prétend avoir appris en écoutant la radio que la Première Ministre de l’époque augmentait le point d’indice des fonctionnaires sans l’avoir consulté sur le financement de cette mesure.
Tous les jours ou presque il en est ainsi. Les finances encaissent des prises de position qu’ils n’avaient pas prévues mais qu’ils doivent assumer. Le gouvernement pratique à tire larigot cette manière d’opérer : augmentation du RSA payée par… les départements ; transfert de compétences avec des remboursements non évolutifs vers les collectivités territoriales ; relèvement de tarifs assumés par l’assurance maladie ; augmentations salariales sans compensations … Et derrière il y a des services locaux qui se retrouvent dans des positions inconfortables. Les déficits s’accumulent ou débutent et il est inutile de chercher le coupable : le grand argentier !
La France est un pays dans lequel la rigueur de gestion est suspecte, antisociale, anti égalitaire. Depuis une vingtaine d’années nous sommes entrés dans la facilité et la course aux élections présidentielles (instauration du quinquennat, la faiblesse de l’Assemblée nationale qui en découle) accentuent ce phénomène de vision à court terme. La période actuelle en est l’illustration parfaite. Une vaste partie de poker menteur où l’issue est courue d’avance se déroule sous nos yeux.
Les occupants du Palais Bourbon blablatèrent et jouent à qui perd gagne en sachant fort bien que le Sénat fera le ménage et reviendra sur toutes leurs décisions. Tout se terminera devant la Commission mixte paritaire et que la seconde lecture à l’Assemblée contraindra a transformer en ordonnances le texte du Palais du Luxembourg qui mettra à mal les choix des « dépités ». Et si la situation s’aggrave on changera de ministre ou de grand argentier.
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