You are currently viewing « Instit’soit-il ! » (2) : le « père » Monlau

« Instit’soit-il ! » (2) : le « père » Monlau

Hier pour celles et ceux qui me font le plaisir de suivre les chroniques de Roue Libre je vous contais la manière dont le directeur de l’École Normale pesait sur les débuts des instituteurs qui entraient dans la vie professionnelle. La haute idée qu’il avait de l’établissement qu’il dirigeait le conduisait à effectuer de la communication sur les « produits » qu’il mettait sur le marché. Nous étions en 1967 et il avait probablement des bruits de couloir ministériels sur la fin des E.N. Du moins c’est ce que je ressentais chaque fois que j’allais le voir. Il savait que tôt ou tard les Universitaires réclameraient la formation des « élèves-maîtres » comme l’on disait à cette époque. Mai 68 constitua pour lui une tornade idéologique dont il ne se remit jamais. Il cessa ses fonctions quelques mois plus tard accompagné par la très grande majorité des professeurs d’élite qui officiaient avec lui.

Durant une vingtaine d’années vous échangions des lettres et surtout je lui rendais visite dans sa « retraite » de Gradignan. Nous étions dans un contexte différent. Il s’était lancé dans la vie politique locale. Une liste de gauche était venue le chercher pour candidater à la mairie de Gradignan (33). Il penchait comme moi d’ailleurs pour le PSU et les adeptes du mouvement des Groupes d’Action municipale porté par Hubert Dubedout. Président de l’Amicale laïque de la ville il n’avait pas pu se détacher de son image d’intransigeance idéologique. Il se replia sur le jardin autour de son pavillon. J’eus peu à peu l’impression que l’élève-maître Darmian qu’il avait envoyé en « mission » comme un archevêque l’aurait fait avec une jeune ecclésiastique appartenait comme d’autres au fil des promotions à ce qu’il considérait comme « sa » réussite.

Lorsqu’en 1981 je décidais de me mettre en congé de mon métier d’instituteur pour tenter l’aventure du journalisme professionnel, je n’osais pas aller lui rendre visite. Je lui écrivis pour m’excuser de ce choix qui brisait en fait les espoirs qu’il avait probablement mis en moi. Je me souviens m’être même accusé de ce qu’il pouvait considérer comme une « trahison ». J’ai conservé sa réponse assez brève écrite avec des pattes de mouche qu’un médecin n’aurait pas reniées. Un texte exceptionnel. Aucun reproche. Bien au contraire : des encouragements, des félicitations et une incompréhension vis à vis de mes doutes sur sa position. Il était avide simplement de ce que je lui ramènerais de ce nouveau monde.

Ernest Monlau fut atteint de la maladie de Parkinson. Nos rencontres chez lui s’espacèrent. Ses difficultés pour se déplacer et pour parler lui pesaient sur le moral. Il fallait que je lui indique précisément à quelle heure j’arrivais. Il m’attendait assis sur un canapé tiré à quatre épingles mais tenait à se lever pour m’accueillir. Comme ce fut le cas le cas entre septembre 67 et avril 68 nous échangions sur l’éducation et le monde politique. Il dissimulait son amertume d’avoir vu le déclin des écoles normales. « Vous verrez disait-il avec son accent béarnais, la fin des EN marquera le déclin de l’enseignement. Les enfants du peuple dont nous sommes étaient les seuls capables de démontrer que le mérite est une valeur émancipatrice ! »

Quand il considérait que la maladie masquée probablement par une prise médicamenteuse reprenait le dessus il me signifiait la fin de notre entrevue. Leur durée diminua au fil des mois. Quand j’appelais chez lui c’était désormais son épouse qui me répondait et souvent elle repoussait le rendez-vous. Un jour il voulut tailler ses rosiers ce qui n’était pas très prudent avec son affection. Il se piqua et déclencha une infection puis un atteinte par le tétanos. Il mourut dans des circonstances extrêmement cruelles et douloureuses fin décembre 1989 et fut enterré entre Noël et le Premier de l’An.

Il avait été un immense serviteur de cette école publique qui avait tout donné à l’enfant d’un artisan menuisier d’Oloron Sainte Marie et pour laquelle il avait consacré toute sa vie. « Ne cherchez pas de grandes idées, redonnez aux autres ce que l’école vous a donné et vous aurez réussi! »: dans le fond il n’avait pas tort !  J’aurais tant aimé qu’il puisse être là dans les années suivantes mais je devine qu’elle aurait été sa détresse. Alors tant mieux. L’épisode peu glorieux de la débandade du camp laïque en 1984 après la proposition d’Alain Savary d’unifier le système éducatif l’avait meurtri. Il n’a pas vu la suppression pure et simple des écoles normales après 1989 et avant 1991. Sa prédiction sur les conséquences a néanmoins été pleinement réalisée. Ses paroles en ce jour de rentrée  résonnent dans ma tête. Elles rendent ma déception encore plus grande de voir le massacre du système éducatif par des politiques avides de satisfaire leur électorat ou de se faire un nom avec une réforme éloignée de l’essentiel. 

Que me dirait-il ? Ai-je été digne de la confiance qu’il m’avait accordée ? Il a éclairé mon chemin. J’entends encore sa voix. Je vois son visage austère et ses cheveux grisonnants taillés très court comme le colonel de réserve qu’il avait été. Je suis fier de l’avoir connu.

Bandeau : 4 lieux de l’EN de Mérignac (33) 

Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Cet article a 2 commentaires

  1. François

    Bonjour Jean-Marie !
    Cet émouvant épisode de ton mémorial nous rappelle … à tous, cet Instituteur.rice magistral.e qui a marqué notre enfance à la Communale.
    Ce formateur par délégation des derniers Hussards Noirs de la République (1) a donc influé sur toute la société « boomers » en lui inculquant au travers de la copieuse connaissance de base, les notions d’efforts, de rigueurs dans le comportement et le travail … bref de Respect Citoyen ! ! Ce colonel de réserve a dû envisager la retraite quand son établissement rigoureux débordait des effluves de saucisses grillées (5/1968 !) … même si le cochon était béarnais ! ! !
    Ton directeur avait son sosie : les lecteurs qui ont connu La Tour Blanche-33, vont se souvenir de Monsieur Combel, ancien instituteur reconverti en professeur principal de la petite école d’alors (une classe en 1961!). À cette époque, le papier carbone et la rotative à alcool étaient très utilisés  ! ! Depuis, l’imprimante … et alors, l’I.A. … ! ! !!!!
    Amicalement
    (1) : voir Wikipédia et le descriptif de Péguy: mieux qu’un copié-collé ».

  2. J.J.

    « J’ai conservé sa réponse assez brève écrite avec des pattes de mouche qu’un médecin n’aurait pas reniées. »
    Lorsqu’il donnait un cours, les élèves devaient suivre « toute ouïe », sans prendre de notes pour ne pas égarer l’attention et le cas échéant poser des questions ou y répondre. Deux secrétaires « désignés d’office » étaient eux, chargés de faire un compte rendu, qu’après mise à jour ils portaient pour approbation au « patron » et que nous devions ensuite recopier dans nos classeurs. Un jour un « secrétaire » lui demanda de lui traduire ce qu’il avait écrit sur une note indéchiffrable dans la marge.
    La réponse fut : « Illisible »…
    Il avait très mal vécu « mai soixante huit », c’est une de ses élèves de l’époque qui me l’avait confié. Ses « prédictions » sur l’avenir des institutions que l’on croyait et espérait immuables se sont malheureusement confirmés
    Je n’ai pas été un élève modèle, avec quelques qualités sans doute, mais surtout beaucoup de défauts, et si j’ai parfois un peu contesté sa rigueur, j’ai fini par reconnaître l’évolution positive à laquelle il m’avait soumis(malgré moi, comme il m’avait déclaré).
    J’ai un peu correspondu avec lui, mais un jour je n’ai pas eu de réponse.. et j’ai lu ton texte avec une certaine nostalgie.

Laisser un commentaire