Tous les jours quel que soit la météo, Guytou effectue sa marche solitaire. En cette période caniculaire il s’équipe d’une coiffe de méhariste afin d’éviter les avatars possibles provoqués par un soleil insistant de cet été. A quatre-vingt-dix printemps bien sonnés il conserve une forme que lui envieraient bien des jeunots rivés face à leur écran sur un canapé. Pas une once de gras. Toujours le sourire. La blague facile. Un bon mot pour chacun quand il entre dans le P’Tit Bar où sont installés ses copains. Lui, l’ancien marin au long cours a conservé des constats de Brassens celui de faire prendre toujours « le quart à l’amitié ». Il en a pris beaucoup sur les nombreux navires sur lesquels il a œuvré comme quartier-maître électricien.
« Tu sais le quartier maître électricien est indispensable sur un bateau. On n’appareille pas sans lui. S’il est en retard on l’attend. Après avoir fini mon service chez les fusiliers marins durant la guerre d’Algérie j’ai été recruté pour servir sur des bâtiments plus ou moins brillants. Un jour j’étais allé lors d’une période de repos à la salle de sport. Deux hommes se sont présentés chez mes parents et ont demandé à mon père où j’étais…car il souhaitaient me voir. Ils sont venus à ma rencontre et m’ont proposé un contrat chez Delmas Vieljeux. Il fallait une réponse rapide car leur navire ne pouvait pas appareiller sans électricien et ils n’en avaient pas. J’ai accepté leur proposition et le lendemain je partais en mer. » Durant trois décennies Guytou naviguera pour cet amateur rochelais sur toutes les mers et tous les océans de la planète et a connu notamment les ports accessibles à ces « monstres » qu’étaient déjà les pétroliers.
Il suit l’actualité avec intérêt. Les noms cités lui parlent. Le détroit d’Ormuz il ne se souvient pas du nombre de fois qu’il l’a franchi. Celui de Bab-el-Mandeb il l’a franchi à de multiples reprises à bord de ces immenses navires chargés de brut lourd pour les raffineries françaises ou pour n’importe quelle autre dans le monde. « Ce ne sont pas des passages aisés car avec la navigation doit être très précise. Les derniers navires sur lesquels j’ai servi mesuraient plus de 250 mètres de long et n’étaient pas faciles à manœuvrer. Changer une direction ou s’arrêter se prévoyaient bien en avance. Il y a aussi dans ces deux passages des îles à éviter et la marge de manœuvre avec tous les autres bateaux qui croisaient, était réduite. On se rendait souvent à Bassorah dans le delta du Tigre et l’Euphrate au fond du Golfe persique. Parfois dans le détroit de Bab-el-Mandeb on essuyait déjà des tirs d’armes légères parce que nous empiétons sur les eaux territoriales du Yémen. Çà ne faisait pas de mal à la coque car ils tiraient de loin et on entendait seulement les balles ricocher sur la ferraille ». Guytou devient sérieux. Sa gouaille s’atténue. L’actualité l’inquiète. « Ces détroits ont toujours été dangereux ! » lâche-t-il.
La vie de marin sur ces géants des mers (« suivant où je travaillais sur le navire j’y allais à vélo avec ma caisse à outils ») était extrêmement cadrée avec des quarts et des consignes très strictes. « Nous restions dans les ports pour charger et décharger le moins longtemps possible. Nous arrivions souvent de nuit et nous repartions le lendemain. Pas le temps d’aller s’offrir une bordée à terre. C’est toujours ainsi car un navire à l’attache coûte extrêmement cher par jour. Nous nous arrêtions à Aden ou Djibouti pour remplir les ballast des tonnes d’eau saumâtre que nous achetions au passage avant de remonter vers le canal de Suez où il fallait attendre son tour pour traverser. Le transit est organisé en convois alternés (sud → nord et nord → sud), au rythme d’un convoi par jour en route vers le nord et deux convois en route vers le sud. Les navires se croisent au Grand Lac Amers principalement. Parfois nous passions de nuit avec un très gros projecteur à la proue. Celui qui le dirigeait se caillait aussi bizarre que ça puisse paraître. Nous déchargions le plus vite possible et nous reprenions une autre cargaison après nettoyage des cuves pour repartir pour une autre destination. Jamais de voyage à vide ».
Guytou avoue cependant que selon le navire sur lequel il était affecté (porte containers) le rythme n’était pas le même et les destinations offraient des opportunités très différentes. « Mon port préféré était Saïgon. Les aménagements d’accostage n’étaient pas aussi évolués que maintenant. Nous restions ancrés au large et des jonques récupéraient les marchandises.On venait nous chercher pour aller en ville dans des lieux que je te laisse le soin de deviner. L’accueil était toujours parfait. Le pire c’était en Chine où il prenait vraiment leur temps pour récupérer la cargaison afin que l’armateur paye une note la plus élevée possible. C’était chaque fois l’enfer ».
Il égrène des noms qui font rêver : Valparaiso, La Havane, Shangaï, Caracas… Il a une anecdote pour chacun. Toutes ne sont pas tristes. Bien au contraire. Désormais ses périples solitaires terrestres sont bien moins lointains. N’empêche que depuis qu’il a « jeté l’ancre » à Créon il est heureux car il a trouvé un équipage à sa convenance. Il s’offre quelques virées comme au bon vieux temps. Et comme chez Brassens c’est ici que l’amitié qui prend le quart
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« …On s’reposra quand on arrivera
Dans le port de Tacoma… »
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« Hardi les gars,
Vire au guindeau
Good by farewel, Good by farewel…
Nous irons à Valparaiso…. »
Evidemment ça peut faire rêver mais est-ce conforme à la réalité ?.