La notion de canicule est toujours subjective puisque à chaque époque depuis les Romains lorsque la température dépasse les normes elle devient exceptionnelle jusqu’au jour où une autre la dépasse. Je me souviens avoir eu très chaud à la fin des années cinquante. Une vague de chaleur en juillet 1957 centrée sur la Grande Bretagne déborda sur la France avec à Sadirac un thermomètre installé sur la façade de la classe des grands à l’école avoisinant les 35 °.
Certes le samedi après-midi nous avions le passage par les douches municipales publiques que mon père gérait de 15 heures à 22 heures pour nous rafraîchir mais c’était trop peu. Je l’imaginais en le regardant évoluer dans la minuscule pièce où il régnait comme un commandant dirigeant un navire de son poste de commandement.
Il réglait selon les récriminations ou les demandes des occupants des quatre cabines sur le mitigeur, un énorme appareil en inox muni d’une poignée lui permettant d’influer sur le mélange des eaux chaude et froide. Il le déplaçait de quelques millimètres d’une main ferme dans un sens ou dans l’autre. Un rôle de confiance mais qui avait l’inconvénient de toujours mécontenter un utilisateur.
En plein été pas seulement pour des raison sanitaires, des dizaines d’habitants (le habitantes étaient très rares)envahissaient ce lieu qui tenait lieu de salon où l’on commentait l’actualité locale. On venait y effacer la sueur et la poussière des travaux des champs et notamment en juillet les traces de la collecte des foins. C’était un délice de passer sous cette pomme distribuant une eau tiède qui effaçait ce que je n’appelais pas la canicule mais un coup de chaleur. Nous y restions le plus longtemps possible avant que le gardien du temple de l’eau municipale vienne nous indiquer que notre plaisir avait des limites temporelles. Le rendez-vous n’étant qu’hebdomadaire il fallait durant les vacances imaginer des solutions alternatives.
Tous les gamins de cette époque ont connu les grandes bassines à confiture laissées sous le soleil pour des bains essentiellement réservés aux plus « petits ». Il y avait aussi la boite de conserve trouée avec des grosses pointes de charpentier et suspendues à une branche. Cette installation liée à un tuyau d’arrosage lézardant sur le sol surchauffé alimentait le dispositif pour celui qui avait obtenu le privilège de débuter l’utilisation du « climatiseur » brinquebalant. En fait ces solutions manquaient singulièrement à notre besoin d’aventures d’enfants libres de nos jeux.
Les Mousquetaires (mon frère Alain, Patrick le fils du Receveur des Postes, Bernard le fils de l’instit’) qui étaient quatre comme dans le fameux roman que nous n’avions pas encore lu ne manquaient pas d’initiatives constructives. Nous eûmes des envies de navigation sur La Pimpine, ruisseau qui s’étirait paresseusement au bas du bourg. La démerde et l’improvisation contribuèrent à la construction de deux radeaux qui devinrent sur le cours d’eau ressemblant au gosier d’un amateur de bière à qui on offre un galopin, des embarcations de luxe. La première tâche résida dans la collecte de planches disparates et défi ardu, la collecte de chambres à air pouvant encore retenir leur souffle.
Il fallut plusieurs jours pour parvenir à persuader mon grand-père Abel de nous confier de la ficelle pour les rames des haricots, mon grand oncle Maxime le menuisier de nous laisser récupérer des chutes peu épaisses de volige et mon père qui récupérait « tout ce qui pouvait lui être utile un jour » de nous accorder les vieux tubes noirs dégonflés qui traînaient dans ses réserves. Les plus délabrés servaient après de découpes aussi précises que possible se transformaient en élastiques pour nos frondes. Les autres furent gonflées modérément pour ne pas trop les mette sous pression. Les planches clouées de manière aussi symétrique que possible et des entrelacs de ficelle pour tentèrent de solidariser l’ensemble.
Nous avions une connaissance parfaite de cette Pimpine qui était notre fleuve nourricier. Un trou d’eau en amont du pont fut retenu pour la mise à l’eau des deux embarcations n’ayant subi aucun test de flottabilité. Il y avait dans un méandre un étiage suffisant pour les radeaux contrairement au reste d’un cours squelettique.
Un vieux marin au long cours squattait le lieu lors des ses pauses à la gare où sa femme était garde-barrière. Maigre, taciturne, silencieux il tirait sur une éternelle cigarette en pêchant les goujons qu’il plaçait ensuite dans une grande boite de conserve de cantine remplie d’eau. Dès qu’il quittait son poste nous avions pris l’habitude de nous baigner en slip. Nous patientons en le regardant vider le trou d’eau des ses poissons à friture que nous ne parvenions pas avec nos cannes d’infortune à capturer.
Chaque duo put un samedi après-midi en son absence lancer les radeaux sur le ruisseau. Ils flottèrent avec des hésitations dues à l’équilibrage précaire des charges. Un peu trop confiant dans sa construction Bernard se hasarda en short et en chemisette sur le courant. Le naufrage du à une perte d’appui fut fatal à celui qui avait présumé de son pied marin ! Un désastre car la sévérité que nous connaissions de son père risquait bien de nous priver quelque temps de sa présence. Il se déshabilla pour installer ses vêtements en plein soleil sur un roncier voisin. Le séchage en fin d’après-midi n’eut pas l’effet escompté. Il nous fallait en plus ramener les embarcations au port sans l’un des Mousquetaires à poil dissimulé dans le végétation.
Un rapide conseil de quatuor permit d’échafauder un plan B. Il fut décidé que j’irai plaider sa cause auprès du timonier des douches. Bernard s’enfermerait plus longtemps avec son accord dans une cabine pendant que ses habits seraient installés sur le ballon d’eau bouillante… et nous assurerions le guet pour éviter une arrivée intempestive de notre instit’. Le marin fut doublement sauvé. La lutte contre la canicule grâce aux radeaux reprit de plus belle. Jamais je ne fus plus heureux.
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