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Les valeurs rugby ont rencontré un public à Bordeaux

Le grand basculement se confirme. Ce week-end aura été décisif en la matière. Alors qu’au siècle dernier le rugby était cantonné à la banlieue bordelaise, voici qu’il s’installe au cœur de la vie bordelaise. Un cycle similaire à celui des Girondins de Bordeaux de l’époque Bez s’ouvre pour le club qui a conservé ses racines béglaises afin de ne point froisser les « puristes » de l’académie de Musard. Pas certain cependant qu’il y en ait beaucoup dans les tribunes du stade Chaban-Delmas. Ce dernier qui occupa pour cultiver son image de conquérant une aile avec ses cuisses de sprinter sous le maillot à damiers aimerait certainement cette liesse populaire qui envahit régulièrement une enceinte qui s’était endormie. C’est désormais une affaire classée : le rugby a supplanté un ballon rond dégonflé et donc incapable de rebondir.

L’UBB s’est probablement installée hier dans le cœur d’un plus large public que celui qui l’a encouragée autour du rectangle vert où le Stade Toulousain était venu en découdre avec ses meilleurs éléments. Ce matin partout on ne parlera que de la victoire des Bordelo-béglais. Il n’y aura que des gens heureux car il s’agit d’un nouveau repère important dans l’ascension du club au moment même où celui qui a sombré dans l’enceinte du stade à vocation européenne entame une dégringolade sportive et financière inéluctable. Un chassé-croisé ayant une importance supérieure à celle des seuls résultats.

Les publics sont différents, les comportements sociaux ne se ressemblent pas, les images s’éloignent l’une de l’autre. La veille les « supporters » des Girondins ont été séparés par les contingents d’intervention de la police nationale. Le résultat négatif a généré des affrontements, des manifestations de colère et ont accrédité la thèse d’une différenciation profonde et durable des environnements des deux clubs. Si ce phénomène était isolé il s’agirait d’incidents sans gravité. Ils se répètent autour du football. Ils pourrissent l’ambiance. Ils fanatisent majoritairement des jeunes et moins jeunes se servant du sport pour évacuer leur mal-être.

Il se dégage de la confrontation UBB-Toulouse des qualités morales effaçant d’autres aspects beaucoup plus critiquables. Les joueurs offrent aux spectateurs cette leçon de morale que les instits infligeaient à leurs ouailles les matins d’école. Vaillance, courage, envie, abnégation, respect et farouche volonté de résister constituent les ingrédients dont le public du stade Chaban vient chercher et dont il se délecte depuis quelques mois. Dans la triste période de « déballonnage » permanent, de faiblesse généralisée des gens de pouvoir infidèles à la nécessité de s’engager au service du collectif, les rugbymen incarnent un idéal que plus grand monde porte.

Cette osmose entre les « gros » solides en défense ou conquérants en attaque touche les couches sociales se considérant comme « méritantes ». On a rien sans rien. On n’arrive à rien sans cette force collective renversant tout (ou presque) sur son passage. Ben Tameifuna en est le symbole. Intermittent du métier de chauffeur de bulldozer il ravit les gens qui rêvent de bouleverser l’ordre établi, de déblayer les chemins vers le succès. Avec Lamothe ou Woki ces bosseurs susceptibles de renverser des montagnes, de franchir des obstacles ou de survoler les cimes de la touche l’UBB entre davantage dans le monde des « méritants » ayant construit leur réussite avec opiniâtreté.

Lucu, artisan sobre, appliqué et constructif a ses partisans surtout lorsqu’il se montre largement supérieur à l’artiste Dupont dont il aura vite éteint la flamme. Il est facile de s’identifier à un bonhomme de sa trempe, vaillant, modeste, bosseur et chef d’équipe efficace quand dans le football la notoriété se construit sur des coups d’éclat ne reposant que sur l’exploit individuel. Au football on ne trouve plus de « laborieux » au service de l’intérêt collectif. Les Calléja, les Navarro, les Girard, les Tigana, les Fernandez et tant d’autres n’existent plus.

L’équipe actuelle de l’UBB est le fruit du savoir-faire des maîtres de chais des grands crus. Elle s’est constituée par un assemblage de ces « produits » charpentés, solides, robustes et d’autres plus légers, plus virevoltants plus volatiles. La « parcelle » Jalibert apporte le brillant, l’agilité, l’improvisation qui est nécessaire pour étonner, enthousiasmer, réveiller les amateurs de créativité. Le Louis d’or Bielle-Biarrey offre au public la touche des héros insaisissables en étant devenu le Spider-man qui surgit toujours à point nommé pour effacer les cerbères les plus redoutables.  Bordeaux aime secrètement les cavaleurs, les Arsène Lupin, les hommes forts des Capucins, les orfèvres ou les charpentiers, les laborieux. Hier dans le fond les joueurs de l’UBB ont ancré le rugby dans le paysage social pour de longues années. A vérifier à l’épreuve du temps.

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Cet article a 3 commentaires

  1. François

    Bonjour Jean-Marie !
    Comme le disait récemment @Gilles Jeanneau : « Savoureux ! » ton édito même s’il ne se déguste pas à la petite cuillère dans un salon de thé mais à la troisième mi-temps, sur un zinc avec une bonne bière … ou un rosé ! !
    « Au siècle dernier le rugby était cantonné à la banlieue bordelaise » : que nenni car, comme les aloses, à Cadillac, Langon, La Réole (XV et XIII!), il faisait la liaison avec Agen et Toulouse. Depuis … les silures … ! ! !
    L’ambiance de Chaban : certes, ce week-end, le soleil avait pris sa licence à l’UBB apportant sa touche de dix-septième homme, activant aussi le public joyeux (16 ème homme !!). Les drapeaux étaient blancs, encourageant les colosses … blancs qui, sur la verdure de la scène, déroulaient un spectacle d’École, oui, de cette École … d’antan que tu décris si bien.
    Un petit bémol qui m’inquiète concernant … ta santé : rassure nous, Jean-Marie, car on sent très nettement que tu es en train … d’ovaliser le ballon rond (la citrouille!) de ta jeunesse. En pleine mutation notre J-M ? ? Attention au protocole commotion ! !
    Amicalement.

    1. François

      … encourageant les colosses …BLEUS: le soleil ! ! !

  2. J.J.

    Une Chanson de Geste rugbystique digne des Aèdes célébrant une bataille de l’antique Grèce.
    On imagine en toile de fond les spectres des Hoplites Spartiates, un rêve passe … Marathon, les Thermopiles, Salamine…
    Et les Jeux Olympiques, symbole de paix même fugace, dont le monde moderne a complétement perverti l’esprit.
    Je sais, je sais, j’ai toujours tendance à exagérer et à tout ramener à ma chère Antiquité grecque ou romaine…

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