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« La cabane n’est pas tombée sur le chien… Allez les Petits! »

Même si je n’ai touché un ballon ovale qu’une seule fois et encore de façon furtive lors d’une rencontre inter-promos au sein de l’École Normale d’Instituteurs (je fus mis KO sur le coup de pied d’envoi) j’ai toujours eu une passion réelle pour le « Tournoi de feu les 5 nations ». Cette compétition, je ne saurais expliquer pourquoi a toujours eu pour moi un parfum d’épopée. Résonnent encore dans mes oreilles les hérauts de la grande période des premières retransmissions télévisées : Roger Couderc et Pierre Albaladéjo. Un duo qui dans un langage de main courante de pré pour mêlées suspectes, parvenait à magnifier la moindre envolée dévastatrice d’un des chevau-légers de cette France des campagnes.

Sur le grimoire de ma mémoire, des pages gardent des expressions venues d’une époque où le commentaire avait du corps et de la cuisse. Je n’ai jamais su où se trouvait « la cabane qui tombait de temps à autre sur le chien » ou je n’ai jamais mesuré « le coup de pied de ce rouge-gorge » égaré chez les échassiers de la deuxième ligne. « Allez les petits » pour un essai bleu ou «  la tête dans les étoiles »  pour un KO exhalaient une passion un tantinet franchouillarde mais tellement entraînante. Le duo a choqué pendant des années les puristes, les dandies du rugby, les princes du geste noble. N’empêche que durant sa mise à l’écart du service public il manquait au patrimoine sportif.

La radio qui l’accueillit entre 1971 et 1974 réalisa des audiences records avec les passionnés de rugby qui se mirent à regarder les matchs sur l’écran de leur téléviseur, tout en en écoutant les commentaires des deux compères. Ils s’en amusaient et faisaient un pied de nez à ceux qui les avaient écartés de l’antenne en entamant leur numéro par cette annonce avant le coup d’envoi : « l’équipe de France joue en bleu sur la gauche de votre transistor, l’équipe d’Angleterre en blanc du côté droit. » Roger Couderc revint sur les écrans de télévision en 1975, à la création d’Antenne 2 et présente l’émission Stade 2, toujours en collaboration avec « Bala ». Je l’ai rencontré lors d’un stage de journaliste effectué dans les locaux du service des sports d’Antenne 2 en 1983. 

Dans la notion de « tournoi » se nichait quelque chose de chevaleresque. Il y avait alors dans les confrontations avec la rose, le chardon, le trèfle ou le poireau un zeste des livres d’histoire de mon enfance. Les images de la guerre de Cent ans se réveillait en effet dans le cœur de ceux qui n’avaient jamais usé leurs shorts sur le stade mais davantage sur les bancs de la communale. La fameuse déclaration d’Alphonse Halimi après la conquête de son titre de champion du monde des coqs (sic) en 1963 à Londres  :  « J’embrasse toute la famille, tous les Parisiens, tous les Algérois et vive la France, j’ai vengé Jeanne d’Arc ! ». Combien de fois ai-je , à l’insu de mon plein gré, rêvé de voir les Bleus contraindre les Anglais à brouter l’herbe du terrain alors qu’ils avaient pour habitude que de déguster du gazon parfait ?

Chaque samedi après-midi du Tournoi était jour de fête. Lorsque en 1968 je débutais la bataille de ma carrière d’instit à Castillon, nous profitions du poste de télévision en noir et blanc dont était doté la classe de transition du collège pour proposer aux élèves de vivre le match du jour. Un moment de partage qui était vécu comme une récompense et plus encore comme un événement car bon nombre d’entre eux n’avaient pas de petit écran chez eux. Le rugby a beaucoup profité de la télé. Il est entré grâce à elle dans les foyers et les esprits alors qu’il était confiné aux « académies » des clubs et surtout aux querelles dominicales de clochers majoritairement landais, basques ou gersois.

Appartenant à la tribu des »manchots » j’ai toujours eu l’impression de ne pas être admis dans l’aristocratie d’Ovalie. C’était surtout perceptible au sein du service des sports de Sud-Ouest durant les premières années où j’y passais le plus clair de mes loisirs. Le Lord Jean Denis chef emblématique y prônait un classicisme absolu venu d’outre-manche. Ses papiers léchés respiraient la « british connexion ». Son départ vers la retraite marquera le basculement du journal vers une vision plus populaire, plus ronde, plus rocailleuse, plus enthousiasmante du rugby avec Jeff Mézergues, Patrick Espagnet, Pierre verdet ou thierry Magnol . En dehors du tournoi l’intérêt pour le championnat n’était pas forcément très élevé. Le basculement viendra encore une fois de la télé avec l’extraordinaire promotion du Top 14 faite par Canal +.

Je n’arrive plus à retrouver le plaisir du spectateur (et plus du tout du supporteur) dans le football. Mon appétit s’aiguise pour les joutes rugbystiques. Dès que le jeu des « autos-tampons » permet de déboucher sur les envolées de Bielle-Biarrey, les slaloms de Jalibert, les escapades de Dupont ou les perforations de Ramos la soirée s’éclaire. « Allez les petits » donnez nous un peu de lumière dans la grisaille ambiante. On se réchauffe le coeur comme on peu. Hier soir les flammes étaient belles. 

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Cet article a 4 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    Bonjour Jean-Marie,
    Je suis exactement sur la même longueur d’ondes que toi.
    Personnellement, c’est chez le marchand de cycles et matériel de jardin de Sainte-Terre que j’ai assisté aux matchs de foot et de rugby télévisés en noir et blanc, et aussi sur la télé de la salle du foyer du Lycée d’Etat mixte de Libourne (aujourd’hui Max Linder).
    Le foot d’aujourd’hui est ennuyeux à en mourir, sauf exception pour certains matchs chez nos ennemis héréditaires…mais que nous avons vaincus, nous, dans la plaine de Castillon sur les berges de la Lidoire, le 17 juillet 1453!
    Voila c’est dit et bonne journée quand même…

  2. Montanguon

    « Tout à fait Jean-Marie…! »
    N’oublions pas « l’éponge miraculeuse » apportée par le soigneur dans son sceau en fer blanc dont l’onction réveillait le gaillard allongé dans l’herbe tendre, séché par un coup du (mauvais) sort, infligé par le bras armé, adverse et anonyme, de la justice immanente de l’ovalie.

  3. Philippe Labansat

     » Y’aurait pas eu mon nez, je prenais son poing en plein dans la gueule  »
    séquence nostalgie : Walter Spanghero (milieu de années 60).
    Pour moi, tout minot, c’était les matchs noir et blanc, sur un écran pas immense, chez un des copains de mon père. Que des mecs qui parlaient fort, ralaient, riaient, s’enthousiasmaient, avec le Roger Couderc en arrière fond.
    Après ça, la passion du rugby ne m’a jamais quittée, je m’applique à en comprendre toutes les règles, les tactiques, à imaginer de nouvelles stratégies moins stéréotypées (dont le renvoi avec récupération ; attention, les écossais commencent à savoir faire)…

  4. Marie-Christine Darmian

    Ce texte écrit en 2010 accompagne encore aujourd’hui mon tournoi des Nations. Pour moi le rugby c’est d’abord ma grand-mère et les copains de papa. Alors je vous le partage ce texte car hier soir je me suis régalée …

    « Veillée d’armes
    Chez nous le rugby est une histoire de famille et d’amitiés. C’est aussi une histoire de femmes puisque c’est à ma grand-mère Jeanne Normandin que je dois cette passion pour le ballon ovale. Lorsque j’étais enfant je passais la quasi totalité de mes week-end chez mes grands-parents tantôt à Vayres chez les Gautron, tantôt à Sadirac chez les Darmian. Et lorsqu’il y avait le tournoi des V Nations à l’époque j’étais forcément à Sadirac, car je savais que le match du XV de France serait au centre de mon temps libre.

    C’était un véritable rituel. Ma grand-mère, secrétaire générale de la Mairie de Sadirac avait sa cuisine qui jouxtait le secrétariat de Mairie où seule la porte séparait tant bien que mal la vie privée de la vie publique. Ces samedis-là rien n’aurait pu la détourner du petit écran et même si nous n’avions pas les cornes de brume, la fièvre des gentlemen aux crampons envahissait jusque dans les moindre recoins de la souillarde.

    Un seul slogan « sus aux anglais ! » Elle avait d’ailleurs une tendresse toute particulière pour les farfadets irlandais tout simplement parce qu’ils luttaient avec acharnement contre les gardiens de la rose. Rien ne pouvait la faire changer d’avis ! Il n’était pas pour elle concevable que l’équipe britannique remporte le Grand Chelem simplement disait elle parce qu’ils avaient coulé la marine française en Méditerranée et me disait elle : « tu comprends on ne peut pas leur pardonner.  »

    Ces paroles me laissaient souvent perplexe ne sachant pas du haut de mes six ans à quels événements tragiques cela pouvait faire allusion n’ayant pas encore maîtrisé mon histoire de France. je sentais que l’histoire était grave et que je n’avais pas le droit de poser de question : c’était comme cela et puis c’était tout.

    L’avant match se faisait d’abord par les commentaires de Roger Couderc qui pour elle avait rang de pape du ballon ovale. Sa voix résonne encore à mes oreilles d’enfant. Célèbre au-delà des générations pour son « Allez les petits » qui trouvera sa place dans une Allée du Parc des Princes il savait selon elle commenter les match comme personne puisqu’il y mettait son coeur et ses tripes et ça c’était le sésame de sa reconnaissance de férue du ballon ovale. « Lui, disait-elle, il sait de quoi il parle ». Elle finissait toujours par me raconter les années qui pour moi avaient l’âge de la préhistoire où la télé n’existait pas.

    Par la suite le tournoi des V puis des VI Nations prendra les couleurs de l’amitié sans faille. Plus grande et soucieuse de préserver ma liberté de décision, déjà indépendante, j’ai préféré accompagner mon père chez Mitou et Régine. Là au pied de l’église de Créon, chez les Tauziet avec Jean-Claude Nouailles et René Cauhapè, tous compagnons des heures de lutte et d’amicale laïque, je m’installais dans un coin bien consciente que mon silence était de rigueur. Régine ou sa maman avaient forcément fait des crêpes et j’observais avec délectation les « hommes » refaire le monde, celui du rugby mais aussi celui de la politique créonnaise. J’en ai appris des histoires lors de ces matchs du XV de France, où la prune aidant, les langues se déliaient oubliant que je n’en perdais pas une. J’aimais cette fusion amicale qui les unissaient au-delà de toutes les chacailleries de la vie. Dans ces moments-là je suis certaine d’avoir touché l’amitié du doigt, la vraie, celle qui reste dans la réalité et les souvenirs.

    Samedi soir, le « France Angleterre » pourrait bien être encore un nouveau moment d’amitié vraie, celle qui ne fait pas de bruit, mais qui soude au-delà des épreuves. C’est sans doute moi qui ferait les crépes … Le temps passe, mais les valeurs que j’ai apprise en aimant le rugby restent toujours. Je débute la veillée d’arme … »

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