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Comme une mouche sur du papier collant

Ce soir, je m’endors devant ma page blanche. Je n’arrive pas à entrer dans le coffre-fort des mes idées. Je peine à admettre qu’il me faut me coltiner à la création d’un texte. Et pourtant, il me faut vous donner ce mouron des mots que la mésange bleue n’aime pas quand ils lui restent en travers du gosier. Je me nourris tout à la fois de l’eau fraîche de l’espoir d’être lu, et de l’amour que j’ai pour l’écriture. C’est pourtant exigeant comme défi que celui, depuis maintenant plus de vingt ans, de m’astreindre à vouloir entrer par le trou d’une serrure dans une esprit grand ouvert.

Il faut se faufiler dans les idées reçues, zigzaguer parmi les méandres des apparences, dénicher quelques graines de vérité. Le parcours quotidien nécessite d’avoir l’œil vif et le tonus des gens curieux toujours en éveil. Pas facile quand la journée a été chargée, et que les paupières de l’indifférence ne veulent plus se lever, sous prétexte que vous êtes arrivé à l’heure où il faut se coucher…

Les paupières, ces volets que l’on abaisse quand on ne veut plus être aveuglé par le soleil des apparences ne m’obéissent plus. Ce soir elles manquent de résistance. Impossible de regarder l’actualité avec un œil aiguisé et de se concentrer sur les rodomontades « Shchtrupiennes »,ou les états d’âmes de l’occupant de l’Hôtel « Maquignon » qui hésite sur la voie à prendre pour contourner le marécage de la dissolution. Rien n’arrête le suicide politique en cours, puisque les « clans » actuel ne se privent pas de jouer aux marchands de sable. Ils endorment les consciences, avec des discours ressassés par des médias consentants, sur leur ignorance des saboteurs de la démocratie parlementaire.

J’ai les paupières lourdes, très lourdes. Un envie folle de ne plus voir la réalité. J’appartiens au temps passé. Je navigue vers les chutes dangereuses qui se profilent à l’horizon des quatre-vingts printemps. Je sens bien que mes repères foutent le camp. Mieux je mouline dans le vide. Certes il y a eu deux courriers précieux de Jacques Thomas compagnon du syndicalisme enseignant à mes débuts il y a un demi-siècle et celui de Michel Caron philosophe qui me remet les idées à l’étage au-dessus. Tous deux ont ajouté à leurs vœux un message qui réveille mon envie de résister.

J’ai les paupières lourdes comme ce plomb de l’indifférence qui pèse sur le pays. Elles veulent absolument me faire battre en retraite dans ce monde où il faut fermer les yeux sur tout ce qui se passe d’anormal ou d’amoral. Mais pourquoi je m’indignerais ? N’en déplaise à Stéphane Hessel qui avant de se tirer chez les forces de l’esprit avait tenté de réveiller quelques consciences ! Pourquoi oserais-je prétendre changer quelque chose à l’ordre de ce monde déboussolé ? Autant se laisser glisser sur la pente douce de la facilité.

J’ai les paupières lourdes. Elles refusent de me permettre de voir cet effondrement de notre pays. Plus rien de semble pouvoir endiguer le grand basculement vers un populisme porteur des germes d’un nouveau fascisme. La conjonction de l’enfermement technologique et le mépris pour les valeurs essentielles conduit à l’aveuglement de masse. Nous sommes comme la mouche sur le papier que ma grand-mère déroulait dans sa cuisine en été. Impossible de se dégager, de prendre de l’altitude, de rejoindre le soleil de la raison.

J’ai les paupières lourdes ce soir et de plus en plus souvent. Sous mes yeux mon rêve s’évanouit. Ce football que j’ai tant aimé et suivi. Des centaines de matches avec passion et intérêt. Et sous mes yeux la décomposition totale sur cette terre d’espoir pour tant de jeunes de l’esprit du jeu. Une sanction et un spectacle lamentable révélateur de l’irrespect absolu des règles s’installe sous l’effet d’un nationalisme exacerbé. La confusion totale. La honte totale. Il restera des images. Il est certain que les images d’un stade surchauffé resteront comme celles d’une mutation profonde vers les jeux du cirque. Une issue improbable. Des conséquences imprévisibles. Menaces ? Violences ? Émeutes ?

J’ai les paupières lourdes ce soir… Plus rien de m’intéresse. Le temps qui passe m’effraie. J’ai moins de courage qu’avant. Je m’autocensure. Je me planque. La tentation de tout jeter par-dessus bord devient de plus en plus forte. Le sentiment d’échec s’effacera peut-être. Toute la semaine on évoquera sur des articles de la Constitution. Toute la semaine on parlera impôts, taxes, artifices de procédure, . Toute la semaine on évoquera les turpitudes de ceux qui caracolent en tête des sondages comme si de rien n’était. J’ai le paupières lourdes. J’ai envie de me faire « mon cinéma sur l’écran noir de mes nuits blanches » car au moins le scénario m’appartient.

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Cet article a 9 commentaires

  1. Batistin

    Bonjour. La cohorte des silencieuses et silencieux, que vous semblez, Monsieur, avoir envie de rejoindre aujourd’hui, n’est pourtant pas inactive. Le choix fait d’exprimer, ou pas, ses idées au grand jour n’entame en rien les convictions. Celles et ceux de la cohorte se reconnaissent au quotidien ; un sourire à une caisse de supermarché, une politesse discrète… Votre travail d’écriture a pourtant une fonction vitale, car si souvent… éclaircissant !
    Nous en passer serait difficile, mais vous en priver ne changerait rien pourtant à votre saine détermination, vous le savez bien… Et nous aussi !
    Bonne journée.

  2. J.J.

    S’inspirer du manque d’inspiration pour écrire un long texte un peu désenchanté, c’est un des tours de force de notre pédaleur en Roue Libre.
    Difficile de prétendre que la situation nationale et internationale poussent à l’optimisme, ce serait sans doute mentir. Rares sont d’ailleurs les moments où l’on peut prétendre sans ironie que « tout va très bien… ».
    Je me souviens toujours, de la réflexion de ce vieux voisin, et je me la répète souvent, qui, après la Libération déclarait : « Ça ne me fait rien de mourir, mais avant je voudrais bien voir la situation s’arranger ». Et je me dis que si sont vœu s’était réalisé, il serait encore en vie…
    J’arrive enfin ce matin à lire Roue Libre, les autres jours, depuis un certain temps, ce n’était pas avant de pouvoir consulter ma tablette après m’être mis au lit. Un peu d’accalmie avant de reprendre les activités diverses en partie ménagères, faute de la coopération habituelle en « bon état ».

  3. Gilles Jeanneau

    Oh, comme je te comprends…
    Et c’est à se demander si cela vaut vraiment la peine.
    Allez, bonne journée quand même!

  4. LAVIGNE Maria

    Je ne suis donc pas la seule à avoir un coup de « mou » en ce moment et j’ai mis cela sur une déprime saisonnière, le manque de soleil.
    La lecture quotidienne de tes articles incite à la réflexion, au partage.
    Il faudra bien lever le pied Jean Marie, se ménager, passer plus de temps avec nos proches car, hélas, nous ne changerons pas grand chose au cirque politique, médiatique.
    Il n’est pas trop tard pour te souhaiter ainsi qu’à M.C une bonne santé

  5. François

    Bonjour Jean-Marie !
    Allons, La Classe, c’est la panne ou un coup de cafard devant le théâtre national ou le coup de poker (-menteur ?) mondial, ce dernier devant se terminer par une « partie de pétanque » sur terrain glacé ?
    Malgré mon peu de compétence en psycho, tu présentes tous les symptômes de ce four : le blue monday day ! ! ! Ne cours pas à la Pharmacie Castaing successeurs , mais adosse toi à ton fauteuil d’ordi et regarde l’écran … avec recul : làààà, tu vois ! Ça va déjà mieux ! ! !!☺☺
    Cette plaisanterie mise à part ( et avec un bonjour ☺ au revenant @ Batistin!), je te rejoins devant cette comédie « tragico-comique » ( pour l’instant!) !
    N’étant pas hanté par tes beaux rêves de soixante-huit-arts devant la tirelire nationale débordante, mon intuition préventive m’a mis en alerte il y a plus de quarante ans. En « paysan lambda », je me suis tu (pour être poli!) car, personnellement, tout rêve ou récompense mérite effort antérieur et ne tombe pas du ciel en avalanche ! ! Comme tu le devines, je ne suis (suivre!) pas ce célèbre syndicaliste bordelais qui « n’a pas vu venir la crise viticole actuelle ( dixit) » !
    Si cela peut te rassurer, faisons un «NOSTRA maxima culpa » par aveuglement, par laisser-aller euphorique, par « profitons de l’aubaine », … par abandon : bien sûr, le réveil est douloureux car il n’y a plus de De Gaulle ! !
    Souhaitons juste que le cahot grandissant ne soit qu’un mirage non vecteur de conflit armé, mais le Service National Volontaire même tardif est un bien mauvais présage ! !
    463 au jus.
    Amicalement.

    1. François

      … tous les symptômes de ce four: de ce jour; désolé, mais chacun a pu corriger ! !

  6. J.J.

    Le revenant Batistin, un vieux de la vieille ! Je m’inquiétais de son absence depuis quelque temps et m’apprêtais à demander si quelqu’un avait des nouvelles. Bien heureux et soulagé de ton retour. Tu nous as manqué !

  7. Batistin

    Oh, c’est très gentil de votre part, J.J, et François, de vous inquiéter de ma personne, je vais bien, merci. Jamais en fait je ne vous ai quitté. Je lis tous les articles journaliers de ce blog, et ses commentaires bien sûr, tout le temps, et y trouve régulièrement une aide précieuse, pour m’extirper des labyrinthes imposés. Comptez sur moi, toujours.
    En vous souhaitant le meilleur à venir.
    Salutations amicales.
    Batistin

  8. Pontoizeau-Puyo Martine

    Bonsoir Jean Marie,
    Nous les gens âgés nous ne comprenons plus ce qui se passe au niveau de l’Etat.
    Beaucoup sont inquiets. Tout le monde râle, personne n’est heureux.
    Heureusement hier dans S.O. Dimanche j’ai eu la surprise de voir l’article sur Gilles. Tu ne peux pas savoir comme j’ai été contente de savoir ce qu’il devenait. n’oublie pas que j’ai bossé avec lui.
    Allez pense à ton papier de demain, car moi comme Batistin je te lis tous les jours + les commentaires.
    Bonne soirée

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