Hier soir par la magie de cette télé qui rediffuse sans cesse les films cultes, pour la énième fois de ma vie j’ai retrouvé « la Gloire de mon père » et j’ai eu une pensée pour Christian Grené, mon frère de mots. Il avait écrit la préface de l’un de mes bouquins intitulé « Jour de rentrée » (1) par l’éditeur alors que j’eus préféré que ce fut « Instit’ soit-il ! ». Il m’avait causé le plus grand plaisir de ma vie d’écrivain avec ces phrases : « La Sauterelle bleue (2), un livre autobiographique sur son enfance aussi sensible que « la Gloire de mon père », qui donnait à penser qu’il y aurait une suite. Et la voilà ! « Jour de rentrée » est à Jean-Marie ce que « Le château de ma mère » fut à Marcel Pagnol ». Il était entré dans mon cerveau.
Il m’avait touché au cœur tant j’admire les œuvres de ce fils d’instituteur que je ne fus pas car je ne peux pas lire la moindre page de Pagnol sans avoir le regard mouillé. Je ne vous dis pas ce que je ressens devant le film. Je prends un bain de jouvence éternelle.
Souvent je me vois simplement assis à un une table, arrosée d’une ombre bienfaisante, en train d’écrire sur un cahier d’écolier, face à un paysage écrasé de soleil. Aucun bruit autre que celui du cri aigu d’un rapace flirtant avec les nuées. Je suis seul, dans un silence insupportable, face à une feuille blanche sur laquelle je trace, d’une plume agile, des pleins et des déliés, les contours d’un texte sans cesse répété. L’histoire me plaît, m’émeut, me traverse. Je suis l’auteur heureux de … » la gloire de mon père « . Vanité nocturne suprême : je me prends pour Marcel Pagnol !
Combien de fois ai-je rêvé de ce livre, lu et relu à en connaître tous les recoins ? Je suis incapable de les compter. C’est mon refuge, mon havre de paix, mon bain de jouvence. Je prends cette passion pour une » œuvre » que beaucoup jugent sans grand intérêt littéraire, pour une forme de faiblesse. Il me faudrait afficher des goûts plus ambitieux, des prétentions d’auteur plus élevées, alors que je me contente d’un récit aux senteurs de Provence, parfois légèrement artificielles mais enivrantes.
Quel homme sensé oserait afficher pareille référence à ce qui demeure un livre, que l’on donnait en d’autres temps à découvrir aux cours moyens ? J’ai beau tenter de me raisonner, je reviens toujours à ces » pagnolades » enfantines qui ne relèvent plus pour moi du temps des secrets. J’aime profondément la simplicité des sentiments, le manichéisme des personnages, les réflexions emblématiques d’une exceptionnelle fraîcheur des caractères.
Oui, je sais, je manque singulièrement d’ambition, mais mon plaisir demeure, au fil des ans, toujours intact. Un peu comme celui que l’on éprouve en retrouvant un visage connu, un lieu douillet ou un sourire avenant. » La gloire de mon père « m’a convaincu que l’on pouvait, en enfance, avoir été, à l’insu de son plein gré, une formidable « éponge » à exister.
Mon passé n’a pourtant qu’un lien très lointain avec celui du petit Marcel. Rien ne me rapproche de lui, mais j’ai encore l’impression forte de l’avoir connu, d’avoir été son copain, d’avoir partagé ses joies ou ses déceptions. Aucune explication rationnelle à ce rapprochement de deux vies bien différentes : époque, région, milieu social, culture…
Je n’ai jamais connu les vacances dans la garrigue, les attractions de la ville, les bartavelles ou le romarin… mais je me plonge avec délectation dans les sensations, les sentiments, les appréciations, les impressions. La fameuse » atmosphère « , qu’ Arletty ne souhaitait pas à sa gueule, me prend invariablement aux tripes. Je pourrais voir ou revoir les films tirés du livre des dizaines de fois sans me lasser, car je me prends à en prévoir les » bons » moments, et plus encore, à les relier à des phrases du bouquin.
Le paradoxe, c’est que jamais dans ma jeunesse je n’ai apprécié la lecture ce cette » gloire » dont je ne percevais pas l’importance. Il faut, en effet, avoir la capacité à se pencher sur son passé pour dénicher le bonheur existant dans un récit sans aucune véritable révélation sensationnelle. Tout le talent de Pagnol aura consisté à ne parler que du superficiel, en démontrant combien, vu par un enfant, il devient essentiel.
Je suis certain que de moins en moins de lectrices et de lecteurs en apprécieront la description du métier d’instituteur (d’ailleurs il n’existe plus), que peu de monde se retrouvera, dans les relations autour de la religion entre beaux frères (le débat est suranné), que les longues promenades avec un copain dans la nature totalement préservée relèveront, bientôt, de l’invention pure et simple. Pagnol a su extraire d’une époque ce qui en faisait simplement l’essence à travers, et c’est là son talent, seulement des anecdotes.
Marcel traverse ces années des bonheurs simples en enfant privilégié, car elles lui apportent les matériaux de sa construction personnelle. Il n’en sera pas pour autant le » fruit » attendu, car dans le fond, il prend l’ascenseur social déjà au 1er étage et n’arrive ni du sous sol, ni du rez de chaussée. Ses vacances, son parcours scolaire, ses proches, l’idéal porté par son père, lui donnent déjà une bonne longueur sociale d’avance sur les autres. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de sa confrontation avec Lili des Bellons, car elle illustre parfaitement l’écart faramineux existant entre deux mondes qui vivent côte à côte.
Bizarrement, le livre a été publié en 1957, année où j’ai situé « La Sauterelle bleue ». Impossible d’imaginer un instant que j’aie donc pu, à l’école, trouver ce livre qui n’y fera son arrivée que beaucoup plus tard. Les personnages qui sont ceux de la famille Pagnol n’entreront dans ma propre vie que beaucoup plus tard, et me serviront à rechercher ceux de la mienne.
Le vieux grand-père d’abord ; le père, instituteur, laïque jusqu’au bout des ongles, utopiste et républicain, profondément aimé ; la mère, Augustine, qui s’était mariée à dix-neuf ans « et les eut toute sa vie » ; l’oncle Jules, natif du Roussillon et « qui allait à la messe » ; Armand, un autre instituteur, avec qui le père de Pagnol s’est associé pour travailler à la reproduction de cartes pour Vidal-Lablache : je les ai connus dans un autre contexte, mais quasiment identiques, en chair et en os avec leur caractères exceptionnels. Je les ai aimés profondément.
J’ai toujours été frappé par le fait que je n’étais pas du tout dépaysé, plus de 20 ans après. Marcel construit sa personnalité dans son monde, toujours sur le même modèle que moi. La vitesse de changement de la société ne dépassait pas les limites autorisées. Et, tout au long de ma vie, je me retrouverai en osmose avec celles et ceux qui ont parcouru leur monde étriqué d’antan, sur ce rythme paisible. Beaucoup plus que des êtres et des faits, c’est l’expression des sentiments que l’on a en soi, sans savoir les traduire, qui fait l’universalité de « la gloire de mon père ».
On oublie trop vite que le monde n’a que très peu changé matériellement jusqu’à la moitié du XX° siècle, malgré les progrès matériels. En effet, la vanité humaine réside dans l’espoir de transformer la société par des lois, des textes, des règlements, alors que ce sont les mentalités qui prennent des décennies à évoluer, et rendent vaniteuses les prétentions de gestion des hommes.
Rares, extrêmement rares sont les enfants auxquels on n’apporte pas tout ce que nous croyons indispensable à leur épanouissement. Ils attendent, le » bec ouvert « , afin qu’on les nourrisse de multiples produits tout prêts, réputés aseptisés, sécurisés, sélectionnés spécialement pour eux. Tout leur est livré en » kits » standardisés plus ou moins complets, afin qu’il puisse construire une personnalité jugée parfaite et productive.
La liberté encadrée, surveillée, maîtrisée, ne leur permettra jamais plus d’arpenter, avec des copains, des fourrés de térébinthes et de chênes kermés, des collines comme celles qui dominent Aubagne et sont le paradis du gibier, des chasseurs et des braconniers, de rencontrer une Lili des Bellons au Puits du Mûrier, de chasser de compagnie, plume, poil et « grosibou », jusqu’au jour sinistre de la rentrée… Ils vivent par procuration la vie que leur apporte une télévision stérilisatrice de l’imaginaire, et ils se contentent, la plupart du temps, de tenter de l’imiter. Par procuration, désormais, des millions de personnes ne rêvent que de gloire. Pas du tout celle de Pagnol, mais celle qui vous transforme en héros, en vedette, en richissime symbole d’une société des apparences. Celle que je déteste.
(1) Jour de rentrée Editions Vents salés
(2) La Sauterelle bleue Editions Aubéron toujours en vente sur internet. Il obtint le prix des universitaires (ARDUA) et fut finaliste du Prix régional du roman.
En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Bonjour Jean-Marie !
Merci ! !
L’Émotion assèche ma plume.
Amitiés.
Le 16 novembre 2025,dans « les admirations littéraires », sur France inter,quel grand plaisir d’écouter Ariane Ascaride.
La présentation de l’émission:
« Ariane Ascaride rend hommage à Marcel Pagnol en lisant deux sermons adaptés par l’auteur marseillais à partir des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet. L’actrice y dévoile sa voix provençale et son admiration pour cet écrivain qu’elle considère comme un grand de la littérature française.
Ariane Ascaride confie avoir longtemps lutté pour ne pas être réduite à des rôles typés, ayant notamment joué « les grands classiques sans accent ». Pour cette émission, elle choisit pourtant de faire entendre « sa voix de naissance », revendiquant son bilinguisme. Ce retour à la langue provençale se fait à travers les textes de Marcel Pagnol, fils d’instituteur laïc qui a réadapté les sermons des Lettres de mon moulin « pour qu’on puisse les jouer, pour que ce soit filmé ». »
Magnifique et trop courte émission qui m’a rappelé des temps lointains où seule la radio trônait dans le cercle familial.
Bonjour Jean-Marie,
Quel plaisir de lire ton texte !
j’ai lu et relu les livres de Marcel Pagnol avec gourmandise. Si je ne les avais pas donner je crois que je le replongerai dans leur relecture. Pas de violence, pas de méchanceté, la vie d’une famille « normale » du début du siècle dernier. La Provence dans toute sa beauté. On trouve encore de beaux coins aux alentours de Marseille ou dans le Sud Vaucluse. Et puis l’accent, malgré les parisiens envahisseurs est toujours présent. Je regrette que les garçons ne lisent pas car ils auraient eu une idée de ce qu’était l’enfance dans ces années et ils peuvent regretter de ne les avoir pas connues, mais c’est trop tard.
Bonne journée ensoleillée comme en Provence.
Je n’ajouterai rien aux éloges que je partage sur Marcel Pagnol et le plaisir que leur lecture m’ont procuré.
Mon préféré ? La série Jean de Florette et Manon des Sources, le film magnifiquement interpréta par Yves Montand et Daniel Auteuil, sans compter la myriade d’acteurs tous meilleurs les uns que les autres.
J’avais vu, il y a longtemps, mais revu avec plaisir la version mise en scène par Pagnol en personne, un peu plus « conventionnelle » mais une réussite pour l’époque.
Pagnol avait été pris à partie par de vieux snocks puristes quand il fut élu à l’Académie Française, émettant des doutes sur son « bon goût » (sic) et son niveau de culture. Pour clouer le bec aux critiques et aux importuns, il avait publié une traduction de vers de Virgile qu’il avait lui même effectuée.