Un salon du livre reste une opportunité de croiser la route de personnes hors du commun. Il suffit d’avoir envie de les voir, les rencontrer et d’ouvrir le dialogue avec elles. Il est vrai que souvent quand on devient un vieil habitué de ce type de manifestations on tourne en rond. L’absence d’acheteurs en cette période de crainte sur le pouvoir d’achat offre la possibilité d’échanger avec les autres exposants, ce qui est tout aussi…enrichissant.
Dans la maison du temps libre inaugurée à Meilhan sur Garonne par un certain Roger Bambuck secrétaire d’État chargé des sports, le hasard du placement m’avait installé à coté d’une dame tirée à quatre épingles, à la silhouette fragile proclamée « marraine » de ce premier salon : Jeanne Cordelier. Elle a éclairé ma journée. Vive, intelligente, militante, franche, pétillante à 81 ans elle m’a permis de vivre des moments exceptionnels lors du repas partagé avec elle.
Son livre phare parmi tous les autres a été et restera » « La dérobade », un récit autobiographique (1) publié en 1976 en une époque où la société étouffait toutes les « affaires » liées aux maltraitances imposées aux femmes. Un « brûlot » dont le cinéma s’est emparé trois ans plus tard pour tirer le film éponyme avec Miou-Miou (Marie), Daniel Duval (Gérard), Maria Schneider (Maloup) et bien d’autres acteurs connus… Ce bout de femme aussi légère qu’une plume a été en effet emportée dans sa jeunesse par un vent mauvais vers les pires situations pouvant être vécues par une enfant. Jeanne en parle avec une résilience exceptionnelle. Privilège de l’âge ? Pas certain. Force morale hors du commun. Sûrement. Volonté de prévenir. Forcément.
Quand on évoque ses premières années, abandonnée par ses parents, livrée à elle elle décoche des mots forts et durs. « Je n’ai pas eu d’enfance explique-t-elle en décrivant un monde dans lequel l’alcoolisme, la perversité, la misère intellectuelle et matérielle occupent l’essentiel du contexte. Mon père était voleur. La première fois que je l’ai vu c’est juchée sur les épaules d’un cousin à la prison de Fresnes. Il m’a violée à dix ans. Une blessure profond qui ne s’est jamais cicatrisée et que je ne peux pas oublier. Elle est toujours en moi. Une souffrance éternelle. » Jeanne en parle avec un éclair de haine dans le regard. Elle basculera plus tard dans la prostitution avec ses violences, ses sévices, ses horreurs même.
« Quand j’étais petite je m’étais approprié l’image de Jésus, alors que personne n’était croyant autour de moi. Le peu que j’en savais c’était qu’il était gentil, qu’il combattait le mal. Je le retrouvais dans un arbre du jardin où nous avions chacun notre branche. On accédait à ce refuge imaginaire par une porte qui se situait selon moi dans le tronc. J’ai passé des heures réellement perchée sur ma branche. Je n’avais pas d’autre lieu et de personne à laquelle me raccrocher. J’étais seule… face à la cruauté de la vie. » Jeanne n’a aucune gêne à parler de cette détresse enfantine. Pas plus que de la suite de la vie qu’elle a subie plus que géré.
Dans « La Dérobade » Jeanne voulait plus que témoigner elle souhaitait par l’écrit lancer une alerte . « J’ai été battue, violentée mais je vous assure que j’ai remis à ma façon. Un jour j’ai attendu que celui qui m’avait frappé dorme, j’ai pris une valise chargée sous le lit que je lui ai écrasée sur la figure. J’ai été la première à dénoncer les réalités de la prostitution, à éveiller les consciences et les abus sexuels bien avant les récentes révélations. C’est ma fierté. J’ai reçu des dizaines de milliers de courriers de soutien. J’ai peut-être éveillé des consciences par mon témoignage ? » Elle écrit et écrit encore sur cette existence hors du commun durant laquelle chaque étape a été un combat.
En croisant la route « d’un homme extraordinaire » dont elle avoue « avoir été le seul qu’elle a aimé » mais aujourd’hui disparu, Jeanne a changé totalement sa vie. « Il était chercheur en économie de renommée internationale et nous avons parcouru le monde pour ses missions Il a été aussi diplomate en Suède, en Éthiopie et au Vietnam. Il a mis un écran étanche entre mes deux parcours. Il m’a fallu dix ans à me libérer de ce que j’avais vécu mais jamais il a été impatient ou déçu. » Jeanne donne une leçon de bonheur simple après des années de malheurs prégnants. Elle évoque tous ses séjours à l’étranger avec une joie communicative. « Pour moi il n’y a eu qu’un homme dans ma vie : mon mari avec lequel je suis resté 44 ans. Aucun autre. »
Plus de dérobade. Une cicatrice douloureuse. Une mission qu’elle n’abandonnera pas. Une envie constante malgré une santé délicate de témoigner. Sa gouaille mesurée, sa fragilité physique, sa voix désormais hésitante évoquent en moi celle d’Edith Piaf elle aussi malmenée dans son enfance et sortie de la rue. La parole de Jeanne n’est pourtant pas portée par des notes mais par des mots tracés sur la page blanche des livres. Non rien de rien, non elle ne regrette rien. Elle signe de nombreux ouvrages à des lectrices admiratives de son courage. Elle écoute avec le sourire les compliments. Elle dégage une énergie mentale exemplaire. Sans pitié et sans regrets elle ne pardonne rien mais essaye d’oublier l’inoubliable.
(1) La Dérobade réédité aux Editions Libretto ( « La Dérobade » est de ces livres qui résonnent longtemps. qui s’ancrent dans nos âmes, « tant la douleur est éternelle, et tant « l’espérance est violente », et tant le talent n’a pas d’âge « .)
Photo du bandeau : Jeanne Cordelier (à droite) avec une amie qui prend soin d’elle
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…S’il est une chose dont on ne se remet jamais, c’est de l’enfance….
« Dieu reconnaîtra les siens »
Tami Hoag (auteur de thrillers américains)
Construction permanente, la mémoire retravaille
sans cesse le souvenir d’expériences personnelles,
dont l’autre ignore l’origine et la permanence des blessures.
Marc Bloch, historien, assassiné en 1944 par les allemands
Merci de nous avoir donné envie de lire ou relire ce livre et de nous pousser à apprendre de cette terrible histoire…