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Passé ou présent d’été (26) : la peur du vide

Nous approchons des vingt ans ininterrompus de publications quotidiennes (hors dimanche) sur ce blog. Au cœur de l’été alors que je m’évertuais à traiter de sujets forcément futiles, l’information que j’attendais en me persuadant qu’elle ne viendrait pas, est tombée. Un SMS bref m’annonçait la mort de Christian Grené. La camarde avait eu raison de sa résistance alors que son corps perclus de douleurs réclamait la fin de son martyre. Il me faut ce soir me remettre devant mon clavier alors que j’ai tant envie de me recroqueviller sur mes souvenirs et de laisser la page blanche. Pour une fois qui m’en voudrait de faillir à une obligation que je suis le seul à m’imposer…

Christian depuis de longues années attendaient la chronique pour y mettre un grain d’humour, un zeste d’acidité ou l’un de ces jeux de mots qu’il pouvait enfin librement formuler après de rudes frustrations. J’avoue que j’ai « pondu » bien des textes en pensant à lui. Il était l’un des lecteurs tests. Depuis des semaines il manquait cependant à l’appel. Quand il me téléphonait ou quand je l’appelais pour avoir quelques bribes d’information sur sa santé, il s’excusait de ne plus pouvoir « commenter ». J’avais beau lui expliquer que ce n’était pas grave il se désolait comme s’il avait eu un devoir de répondre. Rien ne l’empêchait de se sentir coupable. Il considérait qu’il manquait à notre amitié.

Avant son hospitalisation il m’avait lâché une phrase inquiétante : « Jean-Marie, je n’ai plus la force d’écrire et pire je n’ai plus envie d’écrire  » Venant de lui cet aveu ressemblait à un état d’esprit désespéré que je ne lui connaissais pas. Lui qui aimait tant ciseler les textes ne supportait plus les maux croisés qui l’assaillaient. Il aimait bien les habitués de ce blog. Il avait beaucoup d’estime pour Jean-Jacques et Jean-François qui témoignaient d’une assiduité et d’une technicité qui le laissaient admiratif. Il doutait, comme toujours, de ses propres commentaires qu’il jugeait superficiels et trop décalés. Il a toujours douté de lui. 

Comment ce soir je renoncerai à me pencher sur le clavier ? Christian aurait condamné une faiblesse au prétexte qu’il est parti. Je pense que c’est le premier des habitués depuis vingt ans qui nous laisse ainsi de manière aussi définitive. Beaucoup sont passés et ont quitté Roue Libre mais ce n’a jamais été à l’insu de leur plein gré. Ils ne s’y plaisaient plus ou considéraient que l’effort de lecture était disproportionné par rapport à ce qu’ils en retiraient. Ce n’était pas son cas. Il ne voulait pas me décevoir et il en était profondément malheureux. Je lui bredouillais quelques encouragements en tentant de le persuader que ça reviendrait alors que je savais qu’il aurait bien du mal à reprendre le cours normal d’une vie.

Les disparitions au cœur de l’été paraissent encore plus injustes qu’en automne ou en hiver. La sienne intervient alors que la saison de cyclisme bat son plein, que celle de football commence et que celle de rugby se prépare. Il ne reconnaissait plus dans le foot actuel. Hier dès que la nouvelle de son décès a été connue, Alain Giresse , depuis chez son fils à Pau m’a appelé. « Christian c’est le journalisme d’une autre époque, celle du respect mutuel et de la simplicité des rapports humains. Nous avions bien des points communs et tellement de souvenirs partagés. » Pas une conversation d’anciens combattants mais simplement un constat. Christian aurait bien eu à redire sur cette évolution médiatique qui le révulsait.

Il m’est arrivé de lui céder ma place de rédacteur et de publier l’un de ses textes. Il avait conquis l’équipe médicale de la clinique où il se réfugiait quand le moral se révélait défaillant. Chaque semaine il adressait à ses soignants éphémères un texte reposant sur les mots imposés par la psychologue. Une figure de style dans laquelle il excellait au point qu’il fut primé dans un concours inter-établissements. L’ordinaire lui suffisait.

Il était simplement heureux que son adresse d’assembleur de mots soit reconnue. J’aurais aimé qu’il intervienne plus souvent mais il estimait que ses productions n’intéresseraient personne. Il avait écrit la préface de mon livre « Jour de rentrée », il avait corrigé méticuleusement un manuscrit de voyages que je n’ai pas encore publié. Il étéiat de toutes mes modestes aventures littéraires. Mais il avait perdu la confiance dans sa capacité à créer. Et pourtant… Quel talent ! 

Léo Ferré qu’il admirait tant comme poète et comme homme avait peut-être trouvé la clé de ce qu’il pensait : « la lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. C’en est aussi une maladie qui nous conduit à la solitude ». Roue Libre le sortait simplement et modestement chaque matin de sa solitude. Nous partagions à distance une très légère brise de lucidité, nous étions réunis pas les mots, par le ciment d’une longue amitié. Il ne lira pas ce texte…et je n’ai aucun espoir mais je crois moi-aussi dans les forces de l’esprit. Mon ciel d’été s’obscurcit. Il ne faut surtout pas que je n’ai plus envie d’écrire. Il ne l’aurait vraiment pas aimé.

Photo ; notre dernier repas collectif autour de Christian  à l’Orient à Libourne 

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En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

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Cet article a 6 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    Je n’ai pas envie d’en rajouter et ce serait un outrage à sa mémoire que d’écrire des futilités dont le style serait loin du sien.
    Si j’ai l’habitude de terminer mes interventions par  » bonne journée quand même » ça sera quand même très difficile aujourd’hui , comme cela l’a été hier…

  2. J.J.

    Bien d’accord avec Gilles, je veux simplement témoigner de ma présence.

    1. Montanguon

      Je dois à Christian mon entrée à Sud Ouest en janvier 1987. C’est ainsi qu’il a mis en page mes premiers articles dans la nouvelle page de sport locale Sports Bordeaux. Quelques années auparavant, en 1975, il m’avait cédé sa place de pion au lycée Montesquieu de Libourne. Lui, entrait à Sud Ouest. C’est dire si je lui dois beaucoup. Il fut mon beau-frère puis ami de frasques mémorables au cours de ces années. Une pour mémoire. Nous avions tenté une nuit de dormir à la caserne de Libourne nous faisant passé pour de futurs engagés volontaires. L’adjudant, réveillé, refusa de nous héberger mais nous demanda d’inscrire nos noms sur le registre d’entrée. Christian lança : « Antoine Blondin! ». Évidemment ! Et moi logiquement : « Roger Nimier! » Je l’imagine heureux aujourd’hui entre Blondin et Ferré.

  3. faconjf

    Bonjour,
    triste nouvelle même si elle était attendue par ses proches, ainsi Roue libre vient de perdre une dent peine de sagesse et d’humour.
    « La mort, c’est un peu comme une connerie. Le mort, lui, il ne sait pas qu’il est mort. Ce sont les autres qui sont tristes. Le con, c’est pareil. » Philippe Geluck
    Il va beaucoup nous manquer, je profite de l’occasion pour le tutoyer (moi qui ne l’avait jamais rencontré !) en lui disant en guise d’adieu:  » bon voyage à toi Christian au royaume des forces de l’esprit ».
    Bonne journée

  4. Pierre Lascourrèges

    En ces circonstances, les mots valent bien mieux que les maux

  5. JPaul Fermot

    Souvenir du 31eme du génie de Libourne.
    Un bon mec. On ne s’ennuyait pas
    Adiù l’amic et adichatz à touts
    JPaul Fermot

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