Dans les rares colonies de vacances qui subsistent, les organisateurs demandent aux parents des enveloppes timbrées portant l’adresse des membres de la famille. Les gamins doivent s’astreindre à écrire au moins une carte postale durant leur séjour destinée à leurs parents, grands-parents ou copains. Selon les témoignages recueillis il est extrêmement difficile pour les monos de persuader leurs colons d’effectuer cette démarche. Toutes les excuses sont bonnes pour éviter de prendre le stylo bille et confier un message écrit… La séance peut durer un certain temps avec comme première remarque : « je ne sais pas quoi dire… » puis la difficulté à former les mots choisis.
Des millions de cartes postales ont pourtant circulé tout l’été et même toute l’année entre les familles. Ce n’est vraiment plus à la mode. Confier autrement que par SMS de ses nouvelles à son entourage (et encore…) devient la règle. Avec quelques photos distillées par WhatsApp les informations sont suffisantes. D’ailleurs le partage des moments essentiels des vacances n’est plus personnalisé mais diffusé plein pot sur les réseaux sociaux avec l’espoir que les amis aimeront ! Nous sommes de plus en plus éloignés de la transmission écrite de ce que l’on vit.
Les couchers de soleil sur la plage, les edelweiss dans les alpages, les paysages grandioses, les scènes pittoresques ou les blagues les plus débiles ne se vendent plus. On édite de moins en moins de ces clichés ou dessins puisque le marché s’affaiblit été après été. Bientôt les collectionneurs ne trouveront plus matière à enrichir leur patrimoine.
En revanche les cartes du début du XX° siècle dont le verso est couvert de longs messages en écriture cursive au porte-plume prennent de plus en plus de valeur. Personnellement j’adore parcourir ces lignes transmises par des personnes ayant existé. Chacun des envois constitue une tranche de vie. Certains mériteraient d’être publiés tant ils reflètent une époque et surtout un milieu social. La carte postale est sociologiquement révélatrice de l’état de la société.
Pour quelques-uns l’orthographe n’a pas grande importance. Pas plus que la photo du recto puisque souvent on y griffonnait quelques phrases supplémentaires. Bien des demoiselles sont destinatrices de quelques mots respectueux afin d’entretenir des liens naissants ou en obtenir via l’écrit. Les « meilleurs souvenirs » sont rares et les « bons baisers » tout autant. On y « parle » récoltes, météo, rencontres… ou transmissions de saluts amicaux mais pas d’événements importants. Les cartes ayant traversé un siècle deviennent ainsi des témoignages simples du quotidien de ces étés où la vie coulait paisiblement à un rythme de saison.
Les enfants n’aiment plus utiliser l’écrit pour traduire ce qu’ils ressentent. L’écriture en été est une corvée et les fameux cahiers de devoirs de vacances qui se vendaient par milliers avec des concours dont les résultats meublaient des pages entières des journaux n’ont plus l’heur de plaire face aux jeux vidéo et autres supports de détournement de la concentration et la réflexion. Ils n’appartiennent plus aux contraintes de notre époque sauf si les parents ont conscience de leur utilité dans le maintien d’une activité d’intérêt scolaire.
Écrire quelques mots constitue désormais en soit un devoir rébarbatif. La carte postale a pourtant l’atout de faire ressentir à l’enfant que les mots posés sur un support servent à transmettre quelque chose et qu’il n’y a pas que l’oral à cet effet. Chante vieil instit’ tu es dépassé.
S’il n’y a aucun plaisir dans l’envoi de ce message, il existe une certaine joie à le recevoir. « Je pense ou j’ai pensé à toi » selon les délais postaux offre un moment particulier. Dans la société ce qui est une attention personnalisée perd pourtant toute sa valeur alors que la diffusion collective anonyme devient la règle.
Les vacances s’exposent et ce n’est pas désagréable puisque ça permet de aux « amis » de se lancer dans des voyages immobiles. Des clichés venus d’Inde (profil facebook en ce moment de mon ami Wilfried Grounon que je vous recommande) ou d’ailleurs permettent de revivre des voyages ou pour certains de découvrir des réalités que les photos des cartes postales ne reflètent jamais. Elles ne portent que l’extraordinaire, l’exceptionnel, le sublime même parfois car autrement elles n’ont aucun intérêt. Envers de ce décor de rêve, le texte au dos est parfois d’une désolante banalité.
Écrire une carte c’est tout un rituel : d’abord choisir le support qui doit à la fois étonner et informer. Pas si facile qu’on le croît. Il faut aussi l’adapter au destinataire. Ensuite se mettre à écrire sur une table de bar, à une terrasse ou au calme pour trouver la formule juste. C’est facile pour les uns mais très laborieux pour les autres. A vos stylos… et essayez de vous persuader que vous écrivez pour la postérité car on garde toujours les cartes.
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« Elle vendait des cartes postales, et aussi des crayons…. » chanson ancienne et complétement démodée.
Patience, dans quelques décennies, un archéologue pourra en faire une glose savante sur les coutumes archaïques du XXème siècle.